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INTERVIEW DE MANU CHAO Destin d'un “clandestin”

Propos recueillis par Mathieu Durand et Rémy Pellissier pour Evene.fr - Septembre 2007 - Le 30/11/2007

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INTERVIEW DE MANU CHAO

Ancien chanteur de la Mano Negra, Manu Chao mène depuis quelques années une carrière solo couronnée par un succès véritablement planétaire. Après ‘Clandestino’ et ‘Proxima estacion : Esperanza’, le phénomène de scène et son groupe Radio Bemba sort aujourd’hui, à plus de 45 ans, un nouvel album survitaminé : ‘La Radiolina’.

Le rendez-vous est fixé dans l'immense Maison de Radio France, à Paris, où Manu Chao et son groupe Radio Bemba répètent pour un concert donné le soir même pour quelques chanceux, et diffusé en direct à la radio. Avenant et souriant, la star mondiale, icône de toute une génération, accorde à Evene une entrevue exclusive. Se prêtant avec plaisir au jeu de nos questions et de notre séquence vidéo, l'homme est tel que le chanteur : simple, plaisant et engagé.

Vous êtes en pleine période de promotion de votre nouvel album. Comment ressentez-vous cela ? Est-ce un exercice qui vous embête ?

Si ça m'ennuyait profondément, je n'en ferais pas. La sortie d'un CD est le bon moment pour prendre contact avec les journalistes, qui font un métier estimable. C'est une politesse et un plaisir. Mon seul problème, c'est que je suis capable de parler de tout, sauf du disque… Je suis la personne la plus subjective pour en parler ! Mais c'est intéressant, car ça me donne un premier retour sur la perception que les gens ont du disque. En plus, avec les années, il y en a beaucoup que je connais bien, qui sont devenus des amis. On se voit régulièrement, à chaque disque : "Alors, les enfants, la famille ?..." (rires) Je ne prends pas ça comme une corvée. Et puis je ne suis pas un stakhanoviste de l'interview ! Je me limite à une heure par jour, et ça devient agréable, car ce n'est pas du gavage d'oie… A mes débuts, quand je ne connaissais pas, qu'on m'a mis dans une pièce, et que j'ai vu défiler dix journalistes, j'ai compris que ce ne serait pas possible ! C'est aliénant pour moi et pour eux. Donc on a commencé à essayer de changer les règles du jeu…

Pourriez-vous nous dire deux mots sur le projet de radio 'La Colifata' ?

Deux mots, ça va être court ! (rires) Non, sérieusement, c'est une radio qui émet à Buenos Aires. Elle a la particularité d'émettre depuis un hôpital psychiatrique. Ce sont les patients qui ont décidé de monter cette radio pour s'exprimer, avec l'aide de quelques personnes extérieures. Pour libérer tout ce qu'ils ont à l'intérieur, et parler au monde. Ca fait une quinzaine d'années que ça tourne. Moi je les connais depuis cinq, six ans. J'ai commencé par les écouter, au travers de CD de l'émission. J'ai complètement halluciné sur les textes. On a donc commencé en faisant de petits street CD un peu "hors-piste". Ils étaient vendus dans les rues de Barcelone par les musiciens de rue de la ville. C'est un projet pour les appuyer, aussi. On sortait les CD, et seuls les musiciens de rue pouvaient les acheter 1 euro pièce, le prix de la fabrication. Après, ils vendaient ça le prix qu'ils voulaient : 6 euros aux copains, 10 euros aux touristes, 15 euros aux "super touristes"… L'argent était pour eux. Et il se passait la même chose en Argentine, vendus par les gens de la Colifata… C'était notre première collaboration. Puis on a fait des concerts ensemble, ils sont venus collaborer sur ma dernière vidéo 'Rainin' in Paradize'. En ce moment, on est en train de monter un "vrai CD" avec ces gens-là, qui sont d'immenses artistes. Il faut qu'ils aient une réelle reconnaissance, un contrat de disque, des royalties… Ca va sortir en Argentine d'abord, puis dans le monde, on verra comment ça se passe… Pour le moment, on en est là. C'est une relation de cinq ans qui n'arrête pas de grandir. Je les adore. Ils t'expliquent n'importe quel sujet d'actualité en trois mots, ce sera toujours limpide… D’ailleurs, il y a un représentant de la Colifata dans mon dernier CD sur 'Infinita Tristeza'. Il délivre un petit message à Bush

Vous venez de tourner aux Etats-Unis. Quel effet cela fait-il ? Est-ce un public à part pour vous ?

Dans l'absolu, c'est un pays un peu à part. Mais ça m'intéressait d'y aller parce que ça fait quelques années que je suis assez dur avec leur gouvernement. Ma mère m'a toujours dit qu'il fallait bien connaître ce que l'on critique… Pour moi, c'était l'heure d'aller là-bas, pour comprendre ce qui se passe à l'intérieur de ce pays. Au niveau des concerts, on n'a pas eu à briser la glace. La communauté latino s'en chargeait pour nous ! Parfois ils remplissaient les salles à 80 %. Ce sont des gens qui nous connaissent par coeur. Après, on a aussi fait quelques festivals, devant des gens qui ne nous connaissaient parfois pas du tout. En première partie de Rage Against The Machine, par exemple… Sur 90.000 personnes, à peine 5.000 nous connaissaient ! Mais c'était un challenge passionnant. Ca nous a rappelé les anciens temps, quand il fallait tout prouver… Alors que pour nous, maintenant, un peu partout dans le monde, il nous faut surtout ne pas décevoir ! Mais comme en ce moment le groupe est très en forme, très au point musicalement, il n'y a pas eu de problème. On n'a peur de rien ! (rires)

Quand on n'arrête jamais de faire de la musique, a-t-on encore le temps d'en écouter ?

J'en écoute pas mal, mais j'en joue plus que je n'en écoute… Même lorsqu'on n'est pas en tournée, on est souvent en train de jouer dans les bars, à la maison, chez des potes… Mon fils habite au Brésil, et dans cette région, si tu es musicien, tu chantes tous les soirs : on ne va pas mettre un CD s’il y a un musicien à la maison ! Pour revenir à la question, j'écoute surtout ce qui m'arrive entre les mains. Beaucoup de gens me passent des disques. Quand j’en mets un dans la platine, je ne sais pas ce que je vais écouter, en général. J'essaye d'écouter tout ce qu'on me passe. Pendant les tournées, c’est difficile… Du coup, je les écoute au moment de la petite déprime post-tournée, de retour à la maison.

Parmi les 21 chansons de l'album, laquelle vous touche le plus ?

'Me llaman calle'. Elle m'a ouvert les portes d'un monde que je ne connaissais pas. Elle m'a permis de me faire des amies incroyables. Cette chanson accompagnait un film qui parle de la prostitution. A travers cette chanson, j'ai pu rencontrer ce "joli corps de métier", si l'on peut dire... (rires) Ca a été de fabuleuses rencontres, avec des personnes incroyables. Cette chanson a donc une vie. On a gagné un prix avec elle, un Goya. Ce sont les filles qui sont allées le chercher. Le prix a fait le tour des bars de Madrid, puis de Barcelone… J'étais encore lundi dernier à Madrid, avec toutes les filles. On a fait une belle java tout la nuit ! Et puis, il y a dix ans, dans mon album 'Clandestino', une chanson s'appelait 'Malegria'. Elle parlait de la "calle del desengano", une rue dans laquelle travaillent beaucoup de ces filles. C'est là aussi qu'elles s'organisent en ce moment pour la défense de leurs droits, pour la reconnaissance de leur métier, comme tous les autres métiers. Donc, dix ans après, me retrouver invité par les filles à jouer des petites rumbas avec ma guitare dans leur local… Tu te dis que la vie a un sens.

La musique de votre dernier album semble plus "musclée". Avez-vous essayé de changer de son pour vous tourner vers les Etats-Unis ?

Non, disons que c'est l'environnement dans lequel j'évolue qui fait mes disques. Pour 'Clandestino', j'étais à droite à gauche, très peu dans un environnement "électrisé". Là, mon environnement depuis trois ans, c'est le groupe Radio Bemba principalement. Donc il y a des "gros sons" autour de moi… C'est ce qu'on fait sur scène. Et on est 6 mois de l'année ensemble. Ils m'entourent, et ça aurait été un peu absurde de faire mon disque tout seul dans mon coin, dans le bus… J'ai huit musiciens incroyables autour de moi, autant en profiter ! Ce qui n'était pas le cas à l'époque de 'Clandestino', par exemple, où je voyageais tout seul… Le son de l'album est finalement hybride entre ce que je faisais avant et ce qu'on fait sur scène. Un peu le chaînon manquant…

On a pu lire que 'La Radiolina' serait votre dernier album. Qu'en est-il ?

C'est une déclaration qui a été très mal interprétée par des journalistes. J'ai juste dit que si j'attendais six ans pour sortir mon prochain projet, ce ne serait plus un CD. Donc j'ai dit que ce serait certainement mon dernier CD. Ils ont compris que je n'allais plus rien sortir… Il est évident que le support va évoluer. Ses jours sont comptés. Et je le disais dans ce sens-là. De la musique, j'ai encore envie d'en faire, sous mon nom ou pas. Là, on est en train de finir le CD de Sam, le fils d'Amadou et Mariam, avec son groupe SMOD. Ca devrait sortir au printemps. Il y a aussi le CD avec la Colifata. On veut par ailleurs enregistrer un CD de rumba… Des chansons rodées dans les bars. Il n'y a plus qu'à enregistrer. Il y a enfin mes chansons en portugais. J'écris beaucoup au Brésil, mais je n'ai pas trop mélangé avec ce disque-là. J'en ai mis une, pour pouvoir décemment rentrer à la maison sans me faire scalper… Mais je n'oublie pas les autres, j'ai vraiment envie de faire ce CD en portugais, qui s'appellera 'A maluca da vida'.

Votre travail de production avec Akli D, Amadou et Mariam, leur fils Sam : cela correspond-il à une envie de faire profiter de votre notoriété ? A aider à créer de la musique ?

On va dire que c'est un mélange de tout. En tout cas c'est une envie, ce sont des rencontres avec des gens… C'est très long, mais passionnant à faire. Le problème c'est que tu es beaucoup plus exigeant pour produire l'album d'un ami que pour ton propre album… Pour ton disque, ça ne regarde que toi. Si tu le rates, tant pis pour toi. Alors que pour les autres… Du coup, tu es beaucoup plus pointilleux, et en même temps beaucoup plus sûr des choses à faire. Quand tu es extérieur, que tu n'as pas composé, tout est plus clair. Mais ta responsabilité est plus grande…

Tout part toujours de rencontres humaines ?

Oui, le plus souvent. Akli D, c'est les bars de Paris, la "connexion kabyle", on est devenus amis en jouant ensemble. Mais on n'avait jamais pensé faire un CD ensemble… Et un jour, il m'a amené une démo qu'il allait sortir quelques jours après, faite avec les moyens du bord. C'était dommage. Je lui ai donc prêté mon studio quand il était libre, on a travaillé ensemble à sortir un disque mieux produit. Amadou et Mariam, c'est un cas un peu à part. J'étais vraiment fan. J'avais tous leurs CD. Je me suis mis à genoux quand je les ai rencontrés… Pour Sam et son groupe SMOD, c'est une autre rencontre : au Mali, les gens se couchent tôt. Eux répétaient toute la nuit sur le toit de la maison d'Amadou et Mariam à Bamako. Comme je suis plutôt noctambule, je montais jouer avec eux, enregistrer juste pour le plaisir. A force, on s'est rendu compte qu'il y avait un album. C'était le début d'une belle aventure.

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