samedi 21 novembre

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Voyage en Klokochazia

INTERVIEW DE NOSFELL


Après le succès inattendu de son premier album et de son éblouissante tournée, Nosfell revient avec un nouvel album, toujours accompagné de Pierre Le Bourgeois. Magnifique et singulière, la musique de ce funambule intrigant et son univers onirique décalé méritaient que l'on s'y penche.


"Bonjour, je voudrais 'Kalin Bla Lemsnit Dunfel Labyanit' s'il vous plaît !" Une semaine que vous vous entraîniez à prononcer le titre du nouvel album de Nosfell, et c'est l'échec : le disquaire incompétent vous regarde avec des yeux hagards, pensant plus à appeler la sécurité qu'à vous tendre le précieux disque de l'artiste le plus original de ces dernières années. Inventeur d'un monde à lui (le Klokochazia), dans lequel on parle sa langue à lui (le klokobetz, mais aussi le français et l'anglais), Nosfell inquiète un peu. A tort : on tombe sur un grand gaillard fin au visage d'enfant et à la gentillesse palpable, d'une grande douceur, même si ses yeux brillent d'une fascinante lueur. A ses côtés, comme le yang compense le ying et le vin le camembert, Pierre Le Bourgeois, d'une sérénité reposante. C'est parti pour trois quarts d'heure d'une discussion passionnante.

Voir la critique du nouvel album de Nosfell

Ca y est, votre nouvel album est sorti : aviez-vous peur après le succès du premier ?

Nosfell : Oui, et on a encore peur ! Pour le premier, je jouais les chansons déjà 5 ou 6 ans avant la sortie de l'album, leur forme était déjà bien définie. Pierre est arrivé en tant qu'invité, même un peu plus, nous formions un duo, et le disque est né. Pour le deuxième, on voulait concrétiser ce duo qui existait surtout sur scène. On a eu peur parce que le premier disque a eu une vie que l'on n'imaginait pas. On l'a fait avec des bouts de ficelle, sans pognon, vendu au cul du camion. Tout ce qu'on voulait, c'était trouver un tourneur pour avoir des dates, on n'espérait pas trop que le disque intéresse quelqu'un… Et finalement, ça a intéressé les gens. Pour le deuxième, on ne voulait pas faire du réchauffé, on voulait se renouveler, se remettre en question. On se demandait comment les gens allaient accepter ce changement. Nous, on l'assume complètement, on est très contents du disque, de ce qu'on a voulu dire. Sortir un nouvel album est une drôle d'expérience : on a commencé la tournée, c'est marrant de voir comme le public s'est approprié le premier disque. Il applaudit plus pour les chansons qu'ils connaît que pour celles qu'ils ne connaît pas, c'est très déstabilisant. Je ne pensais pas que je vivrais ça un jour.


Un premier disque est le fruit d'une très longue gestation ; est-ce plus difficile d'en livrer un deuxième sur un temps réduit ?

N : Ce n'était pas vraiment sur commande, on avait envie de faire ce disque. Quinze jours après la fin de la tournée, on entrait en studio parce qu'on en avait véritablement envie, et aussi parce que j'avais des choses déjà écrites que je n'avais pas mises sur le premier album. Pierre avait aussi amené des idées, parce qu'on souhaitait faire le disque tous les deux. On s'est chacun laissé de la place. C'était un bel exercice, je rêvais depuis longtemps de travailler comme ça.

Pierre Le Bourgeois : Et puis surtout, ça annonce la suite. Maintenant ce sera comme ça, on va à chaque fois remettre sur la table des nouvelles chansons. C'est plutôt le premier, finalement, qui est quelque chose de très spécial à vivre. Notre idée c'est quand même de continuer à en faire, si on nous le permet… S'enfermer, mettre à plat de nouveaux morceaux, c'est une étape qui nous plaît.


Vous avez une musique très visuelle, très "live". Le disque était-il un but ou plutôt un passage obligé pour compléter vos performances scéniques ?

N : Le côté "obligé" a plutôt été valable sur le premier disque, même si c'était très important quand même de soigner l'enregistrement et l'objet disque en tant que tel - j'aime beaucoup l'imprimerie, j'ai passé beaucoup de temps à travailler sur le graphisme des deux albums. Au tout début, je m'en fichais de faire un disque. Je faisais des maquettes juste pour trouver des concerts. Il y a un moment où on peut faire un disque, on a le temps de le faire. Le deuxième, c'était le luxe total : on avait énormément de temps et suffisamment d'argent pour le financer grâce au succès du premier disque. On a vraiment pu expérimenter des choses pendant cette fascinante étape qu'est l'enregistrement. On s'est enfermés, on a fait du traitement acoustique, enregistré une guitare au fond d'une piscine vide, de la batterie dans une pièce gigantesque… Que ce soit sur disque ou sur scène, on met la même énergie partout, après c'est au public de décider ce qu'il préfère.

P : On ne se dit pas : "Dépêchons-nous de faire le disque pour pouvoir tourner !"

N : On a envie de se retrouver et de s'épanouir dans les deux. Ca nous permet d'avoir une vision d'ensemble, une globalité.


Signer chez V2 en restant autoproduit vous permet de conserver la liberté que vous souhaitez ?

N : Oui ! D'abord, on n'a pas signé par hasard chez V2. Au début ça ne nous intéressait pas, mais ils sont venus nous voir en concert, on a parlé musique, et une rencontre humaine s'est faite. De là, ils ont proposé de travailler avec nous. En tant qu'autodistribué, on commençait à faire plus de comptes que d'accords de guitare, alors c'est arrivé à point ! On a eu d'autres propositions, mais trop intéressées. Chez V2 ils sont vraiment ouverts à tous nos délires, ils sont à l'écoute. Là, on a d'ailleurs des projets sur d'autres supports, notamment par rapport à toutes les conneries que je peux raconter sur scène, le Klokochazia, etc. (Il se reprend :) Non, je dis "conneries", mais c'est par modestie, parce que c'est quelque chose de personnel et que je n'ai pas d'autre prétention que de parler de moi à travers ça… J'ai toujours voulu développer des "annexes" à l'album, et V2 est tout à fait ouvert à ce genre de choses, ils sont prêts à prendre des risques. Et de rester autoproduit permet de rester maître artistiquement.


Comment se répartissent les tâches au sein du groupe, notamment pour l'écriture ?

N : Pierre n'a pas participé à l'écriture du premier, mais il avait une liberté par rapport à son instrument. J'étais un peu dogmatique, je voulais des choses acoustiques, je ne voulais pas trop d'électrique parce que je ne me sentais pas à l'aise avec ça.

P : C'est sur le live qu'on s'est vraiment rencontrés musicalement. Sur le disque, on est parti d'une écriture… (il cherche ses mots) pas vraiment en commun, Nosfell restait la personne qui propose, qui écrit les morceaux, et ensemble on a fait un travail d'archivage, de tri. J'ai souvent joué l'arrangeur-réalisateur : j'écoutais ce qui était proposé et je disais ce que j'en pensais. Ca permettait de simplifier, de répartir les rôles pour que l'ensemble soit clair. On travaillait chacun dans son coin avec un assistant son, puis on partait sur de grandes discussions qui permettaient d'avoir du recul et de se mettre en confiance sur des choses toutes fraîches. Ensuite, on discutait des arrangements et on jouait sur des ouvertures tous azimuts.


Comment allez-vous transposer ce nouvel album sur scène ?

N : Une fois écrites, on peut toujours s'amuser à étirer les chansons, les reformuler, les briser et les reconstruire. Notre idée, c'est plus de jouer avec que de les jouer en les récitant. C'est d'ailleurs rigolo de voir le décalage qu'il peut y avoir entre le moment où on a enregistré le deuxième disque et celui où on est montés sur scène. Ca nous a fait très peur de nous dire qu'on allait jouer devant des gens qui nous connaissent mais sans connaître ce qu'on allait jouer maintenant. C'était un peu dur à vivre au début.

P : Il faut laisser le temps au public de s'approprier le nouvel album et de le comprendre. L'album est tout récent, ceux qui viennent nous voir entendent des morceaux qu'ils ne connaissent pas, il faut leur laisser le temps de nous redécouvrir. C'est dû au fait que le disque arrive en même temps que la tournée. On verra dans quelques mois…


Sur 'Kalin Bla Lemsnit Dunfel Labyanit', vous chantez plusieurs titres en français. C'est un désir de vous faire reconnaître pour vos textes ?

N : Non… J'aime ces textes, je vis et j'écris en français. La plupart des passages en klokobetz sont d'abord écrits en français. Ces deux-là me plaisaient, j'ai eu envie de les laisser en français. Ils sont aussi en rapport avec des lectures qui m'ont touché : 'Ta main, leurs dents' est inspiré d'un texte de Dostoïevski, 'Le Rêve d'un homme ridicule'. Les textes d'Henri Michaux m'ont également beaucoup touché, comme 'Ailleurs'. 'Le Long Sac de pierres' vient de… Pierre, qui a écrit la mélodie de fin, et moi je m'en suis inspiré pour créer la partie chantée.

P : C'est vrai qu'on se doutait qu'on allait nous demander "Pourquoi des chansons en français ?" Ces chansons fonctionnent, tant pis si on nous pose des questions. Pourquoi on met de la batterie ? Parce que ! On s'est imposé de faire ce qui nous inspirait sans se demander ce qui "devait" convenir.

N : On n'a pas de tabou. Je crois qu'on doit prendre du plaisir à jouer un morceau pour l'interpréter de la façon la plus sincère possible. C'est le cas sur chacune de nos chansons.


D'où vient ce mystérieux klokobetz ?

N : C'est un langage qui est lié à des épisodes douloureux de mon enfance, à la relation que j'avais avec mon père, passionné par les langues, puis, à l'adolescence, aux questions posées sur soi, à l'existentialisme. Ce langage existait avant la musique, depuis mon enfance. Quand j'ai voulu l'exprimer, c'est par la musique que c'est passé. Ce n'est pas du tout un concept, c'est juste ma personnalité.


Vous dites parfois que ce personnage pourrait disparaître d'un jour à l'autre. Est-ce que vous en avez parfois marre du personnage de Nosfell ?

N : (Il réfléchit) Non, pour l'instant, pas vraiment.

P : Nosfell évolue. Sur le nouvel album, ce n'est déjà plus le même que sur le premier. Je pense, vu de l'extérieur, que Nosfell peut très bien changer sans pour autant disparaître. Ce personnage est réel, il n'a pas été créé pour la scène, il a sa vie propre, c'est ce qui fait son intérêt.


Revenons à cette voix si remarquable qui participe au succès de votre musique : est-ce un don ou le fruit d'un travail acharné ?

N : Un don ? Je ne crois pas. Je pars du principe que ça peut disparaître n'importe quand. Je n'ai jamais pris de cours, je ne fume pas, je ne bois pas, et je travaille, seul. Sur ce deuxième album, on a laissé plus de place à ma voix. Sur le premier, je pouvais, dans la même chanson passer plusieurs fois d'un "Hiiii" aigu à un "Grrrr" très rauque. Cette fois, on a mis en place des séquences plus longues, je chante en étant moins renfrogné, plus ouvert. C'est plus posé, les ambiances durent.


Nosfell se démarque par sa musique originale, inclassable. Mais quelle musique aime Nosfell ?

N : J'ai été très influencé par le free-jazz. Mon père écoutait souvent de la musique que l'on qualifierait aujourd'hui de "world" : j'ai été bercé par les chanteuses d'Egypte ou du Maghreb. Beaucoup par le hip-hop français aussi - NTM et Assassin. Et évidemment le rock. Les classiques, Led Zep, les Who, les Kinks, puis tout le son des années 1990, les groupes des Grands Lacs. Captain Beefheart, il est complètement fou : j'adore ! Sans oublier le metal. Les Eagles of Death Metal, c'est super, ça.

P : Les Queens of the Stone Age !

N : J'aime aussi beaucoup Loïc Lantoine, qui nous a proposé une collaboration. Il a dit avoir aimé ma voix, notre univers. Ca m'a vraiment fait chaud au coeur.



Propos recueillis par Jean-Nicolas Berniche et Mikaël Demets pour Evene.fr - Novembre 2006


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