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INTERVIEW DE JAMES DELLECK L’effet papillon
Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Août 2007 - Le 27/08/2007
Avec son poil hirsute et son air de gamin malicieux, James Delleck nous raconte son passage de travaux de groupes à un travail solo, son envie de liberté et son regard sévère sur le rap français. Une voix divergente à laquelle, on l’espère, ce premier album intitulé ‘Le Cri du papillon’ donnera un plus grand écho.
L’Atelier, Gravité Zéro, le Klub des 7… James Delleck a multiplié les projets de groupes depuis plus de dix ans maintenant, et s’est fait remarquer grâce à son talent pour ciseler des textes fouillés, même quand il s’agit de dédier une (hilarante) chanson à son pénis Juju. Après avoir sorti ‘Acouphène’ en 2002, un “presqu’album”, il sort enfin ‘Le Cri du papillon’ et confirme son talent d’écriture, que ce soit dans un ton humoristique ou plus poétique. Premier disque réussi donc, pour l’un des porte-parole de la scène rap alternative.
Pourquoi avoir attendu si longtemps pour vous lancer en solo ?
Lorsqu’on travaillait à plusieurs, c’était plus des concepts que des groupes : chacun apportait sa pierre, ces formations étaient éphémères. C’est d’ailleurs pour ça que je n’ai pas pu faire ce disque plus tôt : j’étais toujours embrigadé dans des aventures, je n’arrivais pas à y consacrer le temps qu’il fallait. Quand je suis sorti de L’Atelier, j’ai enchaîné sur Gravité Zéro, puis il a fallu défendre le truc sur scène, puis il y a eu le Klub des 7, donc du coup je n’avais pas eu trop le temps de me centrer sur mes travaux à moi.
Qu’est-ce qui a changé dans votre travail pour ce disque ? En habitué des collectifs et des featurings, vous êtes-vous senti un peu seul ?
J’ai toujours été seul dans ma tête : on a toujours travaillé chacun de notre côté, on assemblait nos textes mais on les rédigeait séparément. Je ne me suis pas soudainement senti seul dans ma chambre en me disant “Mes amis me manquent”... (rires) J’ai toujours été autonome, donc il n’y a pas eu de changement brutal.
Une fois encore, c’est DJ Detect, déjà présent sur Klub des 7 et Klub des Loosers, qui est à la baguette. Vous l’avez rencontré à l’occasion de ces projets ?
C’est l’inverse. Detect c’est mon DJ, je le prête juste à Fuzati pour le Klub des Loosers. Je le loue en fait. Il est ma propriété - il a un tatouage “James Delleck” sur les fesses. C’était évident que le jour où je ferai quelque chose en solo ce serait avec lui. On était déjà ensemble quand on jouait toutes les semaines au Batofar et que c’était notre Olympia à nous, il y a dix ans de ça.
Quel était l’idée de départ de l’album ?
L’idée était justement de ne pas avoir d’idée de départ. Dans tous nos autres projets, il y avait toujours des limites, un cadre précis, un concept défini. Par exemple, à L’Atelier, on se forçait à faire des morceaux en un temps limité, en arrivant sans idée ni texte. Nous n’avions que quelques heures pour tout écrire. Sur Gravité Zéro c’était uniquement de la science-fiction. Dans Klub des 7 c’était très lié à l’enfance, à la cour d’école. Là, je ne voulais rien de tout ça, seulement que ce soit plus introspectif. D’où le titre : ‘Le Cri du papillon’. Le papillon est un symbole de liberté, papillonner c’est butiner à droite, à gauche. La liberté, c’est ça l’important.
Quelles étaient les conditions de l’écriture de cet album ?
‘Le Réverbère’, c’est un morceau que j’ai écrit il y a de ça huit ans ; ‘J’ai appris’, le dernier titre, a quant à lui été fait en studio à partir d’un arrangement qui m’a inspiré pendant qu’on enregistrait, et duquel on a tiré une chanson. Le morceau a été fait en une journée, sans le vouloir. Ca fait donc huit ans que je travaille sur cet album.
Le label Tôt ou tard est estampillé chanson française. Est-ce que ça représente quelque chose pour vous ?
Je suis très content. J’ai toujours été sur des labels qui possédaient une identité forte. Par exemple Ici d’ailleurs, le label qui avait Yann Tiersen avant. Pour ma musique, il n’y a pas de label particulier : chanson française, électro, rap, je pense avoir ma place à peu près partout, je n’ai pas d’étiquette. Il me semble que le principe de Tôt ou tard est de signer des auteurs-compositeurs-interprètes, des gens qui soignent particulièrement leurs textes, et vu comment je me prends la tête sur l’écriture, je prends ça pour une récompense.
Justement, votre écriture est très soignée, perfectionniste presque. Votre travail se rapproche de celui d’un acteur lorsque vous jouez un beauf gagnant au Millionnaire, ou, plus dur, un réverbère...
Je suis assez laborieux. Mais en même temps il n’y a pas de règle. Certains textes viennent très vite, d’autres se font au forceps. Je ne dirais pas que certains sont mieux que d’autres, il y a des trucs pourris dans les deux cas. En fait je fonctionne comme une éponge : j’ai mon dictaphone et mon carnet toujours sur moi, et ça me donne une banque de données. Maintenant, je ne me mets pas en transe pour écrire à la première personne. Mes influences sont avant tout cinématographiques, c’est pour ça que je récrée mes textes de la sorte. Je n’ai jamais lu un bouquin de ma vie, donc je n’ai pas une approche littéraire de mes textes.
Plus précisément, quelles sont vos influences ?
J’adore les reportages animaliers. (rires) Sérieusement, je suis hyper calé là-dedans, un vrai spécialiste ! A côté de ça je suis assez éclectique. Je suis fan de David Lynch ou Darren Aronofsky, ‘The Fountain’ est dans mon top 3 des films de ces cinq dernières années. Ma culture est visuelle, donc je suis aussi touché par les expos, notamment le surréalisme, Magritte... Ce serait pompeux de dire que je me sens à la suite de ça, mais j’aime beaucoup et ça m’influence quand je dis par exemple “Enfermé dans ma sphère carrée”, c’est un clin d’oeil à André Breton. Je ne suis pas non plus un type sombre et torturé, il faut savoir rester léger. La télévision m’inspire aussi, la chanson ‘Gérard de Roubaix’ vient directement de la téléréalité.
Vous dites que le rap alternatif n’est pas encore reconnu en France. Existe-t-il vraiment une scène alternative ou est-ce juste un moyen de réunir tous les artistes qui sortent un peu des clichés hip-hop ?
C’est quelque chose que l’on subit. Si tu pars avec la volonté d’être alternatif, t’es un ringard. Etre différent pour être différent ça n’apporte rien et n’intéresse personne. Je ne me revendique pas comme alternatif, mais je comprends qu’on me classe là-dedans : quand j’écoute Rohff, j’ai l’impression de ne pas faire la même musique que lui. Je viens de Vitry, mon pote d’enfance avec qui je m’entends super bien, c’est Mokobé du 113, et pourtant je sais très bien qu’on ne fait pas la même chose. Mais “rap alternatif” n’a pas le sens que peut par exemple avoir le rock alternatif. De par mon éducation, ma jeunesse et ma vie de banlieusard, je sais plus rapper que chanter et c’est devenu mon moyen d’expression. Je ne suis plus du tout dans une espèce de folklore hip-hop, j’ai passé l’âge.
Est-ce qu’un album solo, avec votre nom, peut justement permettre de vous faire connaître et de faire connaître ce pan du rap auquel vous appartenez ?
Ce n’est pas que je n’ai pas d’ambition, mais je ne me prends pas vraiment la tête avec le succès. A partir du moment où je peux faire des concerts et vivoter de ma musique, je suis heureux. Tout le reste, c’est un bonheur. Si demain des gens me découvrent, tant mieux. Par contre je ferai très attention à ne pas me mettre à penser comme un directeur artistique. Penser à faire ce qui plaira, penser à ceux qui achèteront et à pourquoi ils achèteront : quand tu commences à anticiper pour cibler, tu vends ton âme au diable.
Etes-vous toujours remonté contre le rap français ou êtes-vous plus optimiste qu’il y a quelques années lorsque vous décriviez le marché du rap comme étant “saturé par la merde” ? (1)
C’était quand on était revanchards, un peu énervés… C’était vrai. Ne nous voilons pas la face : le rap tend à être une sous-culture ; les gars font des choses sans savoir ce que ça signifie. Les Français n’ont pas su se défaire de l’influence américaine, il n’ont pas su aller autre part. Les Anglais, eux, sont très créateurs. Les Français se contentent d’imiter. Toutefois, j’aurais tendance à dire que ça va un peu mieux. Avant c’était cheap et en plus mal fait. Maintenant, il y a de grosses productions, type Booba ou le 113, qui sont bien foutues, bien bossées. Ce n’est pas la musique que je vais écouter, mais ça reste bien foutu. Je ne suis plus aussi hargneux.
Donc vous n’avez plus honte de dire que vous êtes rappeur ?
Ca par contre... (il réfléchit) Malheureusement, c’est toujours un peu le cas. Dans l’inconscient collectif, un rappeur est un type qui va faire “yo yo” avec une casquette à l’envers. Et malheureusement ce cliché est entretenu par les rappeurs eux-mêmes. Or la scène à laquelle j’appartiens en est loin. Le slam essaye de redorer ce blason de poètes urbains, alors qu’il suffit de rapper sans instru pour faire du slam. Le côté intello du slam a renforcé l’idée que les autres sont mauvais.
Et ça donne quoi, sur scène, James Delleck ?
La scène c’est le but de ma vie. On va essayer de monter une tournée pour 2008. La grande date c’est le Nouveau Casino le 10 octobre prochain. Là on part bientôt en résidence pour fouiller l’album, bien travailler le set définitif sur scène. Je serai accompagné : il y aura Le Jouage à l’ordi et au micro, pour des effets en direct, DJ Detect aux platines, et un guitariste pour poser des riffs, une ambiance bruitiste. J’ai envie qu’il y ait une vraie valeur ajoutée en live, pas seulement un DJ et moi. Qu’il y ait une prise de risque.

(1) Interview réalisée par Hip-hop Core (http://www.hiphopcore.net) en juin 2002.
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06/02/2012 04h56 Mon coup de coeur de ce début d'année ! Un album au mélange rock-électro mélodieux et enjoué, un son unique, tout simplement top !!!
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