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JAZZ A LA VILLETTE 2007 Sax et jazz à tous les étages

Mathieu Durand et Rémy Pellissier pour Evene.fr - Septembre 2007 - Le 21/09/2007

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JAZZ A LA VILLETTE 2007

Du 29 août au 9 septembre 2007 se déroulait dans plusieurs salles de la capitale le festival Jazz à la Villette. L'occasion de voir réunis pour quelques jours vieux briscards et jeunes pousses. Cette année, le festival rendait hommage aux saxophonistes, avec une carte blanche à trois de leurs plus éminents représentants. Et un vent divin a bien soufflé durant cette semaine magique…

Un ambitieux festival à thème

Depuis 2005 et son hommage à Coltrane, le festival Jazz à la Villette a eu l'ingénieuse idée de "thématiser" ses manifestations. Pour sa douzième édition, hommage était rendu à trois générations de saxophonistes, qui n'auraient pas dépareillé dans la programmation 2006 consacrée aux "Black Rebels" : Wayne Shorter (74 ans), Steve Coleman (50 ans) et Julien Lourau (37 ans). Le festival leur donnait carte blanche : la sélection de ces trois mousquetaires s'annonçait riche en surprises et en rencontres inédites. Cette édition marquait également le retour du festival dans l'espace Charlie Parker de la Grande Halle de la Villette, après deux ans de travaux. La "jauge spectateurs" de l'événement s'est donc accrue avec cette salle capable d’accueillir un large public. Cela témoigne de l'ambition d’un festival récompensé par le public : la majorité des concerts affichait complet. Le public, très varié, à mille lieues du cliché du jazzophile, était dans l'ensemble assez jeune, fait notable pour une telle manifestation. Trabendo, Cabaret sauvage, Cité de la musique, Point éphémère, Atelier du Plateau, la musique assiégeait pour un temps tout un pan de la capitale. Comme quoi, un festival, qui plus est de jazz, peut trouver son public, tout en proposant une programmation exigeante et novatrice. Retour sur un des derniers festivals de jazz à ne pas confondre éclectisme et hétérogénéité.

Quand Jazzy rencontre Rocky

La Villette n'invite pas des rockers ou des rappeurs pour remplir artificiellement les salles, mais les convie à jouer le jazz et le jeu. En témoigne le concert d'ouverture, durant lequel le mythique groupe de "noise" new-yorkais Sonic Youth s'aventure à l'exercice de l'improvisation bruitiste et free, en compagnie des saxophonistes Mats Gustafsson, Michel Doneda, et du guitariste Jean-Marc Montera. Le tout offre un concert très (trop ?) long (près de trois heures), mais loin d’être avare en passages captivants et risqués. Dans cette perspective, la carte blanche de Julien Lourau est celle qui s'est le plus aventurée au-delà des terres jazzistiques. Sa sélection, à l'image de sa carrière, s'est montrée avide de rencontres et de voyages, qu'ils soient musicaux ou non. Adepte des musiques balkaniques et "groovy", il choisit d'inviter le nouveau projet du pianiste Bojan Z 'Tetraband', précédé par le trio de l'ex-Groove Gang, Norbert Lucarain. Si celui-ci propose une musique intransigeante, virtuose et parfois difficilement accessible, la verve humoristique de ce vibraphoniste en chef fait mouche et rend l'oreille plus curieuse. La nouvelle formation de Bojan Z, pour sa part toute récente, se cherche encore par moments. Ce qui n'a pas empêché le public de s'enthousiasmer pour des compositions éthérées, très réussies dès que la rythmique s'affirme avec autorité.

Aux frontières du genre

D'autres concerts sont allés encore plus loin dans les limites du jazz. Certains optent pour la "tradition", par exemple le duo de saxophones très "free jazz" formé par Steve Coleman, casquette à l'envers et saxophone alto, et Ravi Coltrane, chemise repassée et saxophone ténor. Embardées lyriques successives ou recherche d'un son : chacun "la joue un peu solo". Seuls quelques thèmes les rassemblent de temps à autre. Mais l'ensemble est assez accessible et mélodique (pour du free jazz…). D'autres naviguent vers des contrées inattendues : le mélange détonant entre les harmonies klezmer du clarinettiste David Krakauer secondé par le rappeur So Called et la funk très classique de Fred Wesley et Pee Wee Ellis. Les quelques morceaux durant lesquels les invités assiègent la scène touchent au merveilleux. Le public présent dans le cadre très convivial du Cabaret sauvage danse, vibre, se laisse emporter par la folie de cette tempête sonore. Lorsque le funk band se retrouve seul, on retombe dans une musique plus convenue sur les traces de Maceo Parker. Mais l'idée de ces invitations iconoclastes hors des sentiers battus et entendus laisse un souvenir très agréable. De même, si la soirée électro 'Brighter Days', avec Lourau et Jeff Sharel aux platines, ne renouvelle pas les codes du genre, quand le saxophoniste s'évade dans de jubilatoires solos, les pieds ne peuvent s'empêcher de s'agiter. Dommage que ce concert, organisé dans la très guindée Cité de la musique, n'ait pas trouvé place dans l'espace festif qu'il méritait.

Les papys en plat de résistance

Si la jeune génération a montré un jazz ouvert et métissé, tourné vers l'avenir, Jazz à la Villette a aussi rappelé que les légendes du jazz avaient (plus que) de beaux restes : Shorter, Portal et Coleman ont offert au festival ses plus beaux instants. A commencer par le plus éminent d'entre eux, Mister Shorter, avec sans doute un des concerts les plus attendus de la semaine : le Maître accompagné de ses trois compères Danilo Perez (piano) John Patitucci (contrebasse) et Brian Blade (batterie) "en duo" avec l'Orchestre national d'Ile-de-France. L'attente à son comble, la Grande Halle en "surbooking", les vigiles sur le qui-vive et le Wayne Shorter Quartet qui passe allègrement le test de l'orchestre malgré un côté un peu figé : difficile de faire improviser un si grand nombre de musiciens… Les (rares) moments où les quatre artistes se réservent un espace de liberté confirment la rumeur : le quartette de Shorter fait partie des meilleurs du monde, tant l'osmose de la formation palpe l'oreille.
Steve Coleman a également croisé son chemin avec celui de la musique classique pour un projet à six vents baptisé Aquarius Ingress, en compagnie de son compère Ravi Coltrane. Mis en appétit par une première partie prometteuse de la jeune formation Octurn, accompagnée du flûtiste virtuose Magik Malik, le public découvre une création ventilée, semblable à une musique de chambre parfumée à la sauce jazz. On apprécie sans réserve le dialogue à six qui prend "son" : les mélodies se croisent, se décroisent, se recroisent avec un naturel tout contrapuntique. Loin de chercher une explosion de cuivres et de bois, fidèle au Coltrane d''Ascension', Coleman construit ses pièces avec beaucoup de finesse, laissant la place à de confortables duos où chacun peut se mettre en avant, tel Tony Malaby, rocailleux, ou Chris "casquette tête de mort" Speed, au patronyme prédisposé. Discret et concentré sur scène, Steve Coleman révèle avec ce projet une nouvelle facette de son talent.

Sous le signe du Z(awinul)

A côté de cela, le passage éclair d'Herbie Hancock en première partie du concert Shorter / Orchestre d'IDF ressemble davantage à un coup de pub pour son prochain album tant l''Amalia' de Joni Mitchell chanté par Luciana Souza est anecdotique. Seul l'hommage minimaliste, (trop) court mais émouvant à Zawinul justifie le passage d'Herbie, ponctué par un sobre Shorter susurrant dans son micro le nom du claviériste malade. Zawinul justement, le grand absent du festival, devait jouer deux jours plus tard, pour la première fois depuis des années, avec son ami saxophoniste. Malheureusement le pianiste autrichien alors hospitalisé devait s'éteindre peu de temps après la fin des festivités, qui prenaient alors un goût tristement amer. L'ombre de Joe planait donc sur le concert de remplacement grâce à la présence lumineuse du bassiste du Zawinul Syndicate, Linley Marthe, pour accompagner Michel Portal, dans une prestation qui restera comme le moment phare du festival. Après une première partie en demi-teinte, pourtant assurée par les excellents Sclavis / Romano / Texier, Portal et son acolyte de longue date Mino Cinelu envoûtent le public avec leurs pièces organiques. Dans leur improvisation introductive, on apprécie le sens aigu de la mesure de Cinelu, musicien qui rythme littéralement tout ce qui bouge, ou plutôt tout ce qu'il fait bouger : triangle, udu, cajón, batterie électronique... La réactivité instantanée de l’un à chacun des faits et gestes de l’autre coupe le souffle du public (mais pas le leur). Avec eux, tout devient (vraiment) possible. Multi-instrumentiste (clarinettes classique et basse, saxophone soprano, bandonéon), l'auteur du récent 'Birdwatcher' est à l'image du festival : il circule sans transition du free à la funk, en passant par les airs folkloriques et l'électro ; les courants se mélangent dans une mer où il fait bon plonger. Toutes les oreilles présentes ce soir-là graveront ce concert pour longtemps au fond de leurs tympans. Il existe un mot cher à René Char pour exprimer cela : merci.

Souvenirs, souvenirs

Un festival, ce n'est pas seulement des sons. Ce sont aussi des images, des flashes, des détails marquants qui bâtissent des souvenirs. On ne vient pas seulement écouter des musiciens, on vient aussi voir, observer, décortiquer, voire même décomposer leurs faits et gestes. A ce petit jeu, on retiendra les tics de Wayne Shorter : "je mets, j'enlève, je mets, j'enlève le bec de ma bouche". Le saxophoniste hésite longtemps avant de jouer une note, il écoute longuement ses compagnons avant de faire naître le moindre souffle. Une leçon d'humilité pour tous les musiciens. Au rayon capillaire, on retiendra Bojan Z et son célèbre crâne glabre, entouré de sa bande de chevelus, dont un batteur (Sebastian Rocheford) à la toison remarquable. D’autres images s’enchaînent avec les souvenirs de notes : Magic Malik qui joue avec la chaîne de sa flûte, Steve Coleman et sa tenue de rappeur des années 1980, la décontraction du contrebassiste de Shorter John Patituci, véritable puits de bonne humeur et de talent. Côté physique, on se souviendra longtemps du charme de Gretchen Parlato, de l’allure de Brian Blade (batteur de Shorter) tout droit sorti des années 1950, sosie saisissant de Max Roach. Pour toutes ces raisons mais aussi pour toutes celles qui les ont précédées, on attendra avec une impatience non dissimulée la programmation 2008 d’un festival qui nous veut du bien.

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