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La Folle Journée sur le front russe

Par Olivier Olgan - Le 27/01/2012

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La Folle Journée sur le front russe

Plusieurs dizaines de musiciens convergent à la Folle Journée en pays de Loire, du 27 au 29 janvier, puis à Nantes, du 1er au 5 février, pour faire découvrir la richesse de la musique russe qui, de 1850 à nos jours, a toujours entretenu un rapport complexe avec les pouvoir religieux et politique.

Dans la nuit russe sont nés des chants, qu’aucune censure religieuse ou monarchique, policière ou totalitaire, n’a pu étouffer. Peu de peuples ont connu un destin aussi longuement tragique. Comme sa littérature, la musique russe a été à la fois le gardien, la victime mais aussi la mémoire de cette histoire infiniment dramatique. Sous le joug, ce ferment d’identité est devenu un espace unique d’introspection et de protestation. La Folle Journée – grâce à la centaine de musiciens qui ont répondu présents - rend un hommage à l’immense variété de ces compositeurs qui, de Tchaïkovski (1840-1893) à Goubaïdoulina (1931), ont entretenu des relations complexes, du moins ambivalentes avec le pouvoir. De l’interdiction religieuse au bannissement soviétique, ils ont obtenu reconnaissance par vagues successives. Si la dernière a été la plus dévastatrice, la pérestroïka a apporté un étonnant renouveau spirituel qui est le véritable noyau d’espérance de ces Folles Journées 2012.

Contourner l’interdit religieux

Grand AuditoriumGrand AuditoriumLa musique instrumentale savante a tardé à s’épanouir en Russie tant elle était marquée d’infamie  par des autorités religieuses, tout accompagnement musical des cérémonies orthodoxes était proscrit au profit du seul accompagnement a capella. Seules les fêtes populaires faisaient usage d’instruments. Jusqu’au début du XIXème siècle, la musique érudite – confiée pour l’essentiel à des musiciens italiens, allemands ou français - évolue au rythme des ouvertures consenties par les monarques éclairés (Tsar Michel, Pierre Le Grand, Catherine II) et les reprises en main du pouvoir religieux. L’art populaire n’ayant pas droit de cité. Traversant les siècles, l’art vocal religieux orthodoxe constitue une tradition indélébile pour les compositeurs du XXème siècle.

L’âge d’or : l’émergence de l’identité russe

Si la brillante culture littéraire russe, qui se construit au XIXème siècle, s’accompagne d’un même épanouissement musical, l’essor d’une véritable identité musicale russe se forge sur fond d’autocratie et de censure aveugle. Puisant dans un répertoire folklorique vivace, Mikhaïl Glinka (1804-1857) sera le véritable fondateur d’une école nationale. Nourri de rythmes et de mythes slaves, c’est dans un véritable climat de fermentation politique nationaliste, qu’apparait le célèbre groupe des Cinq constitué de Moussorgski (1839-1881), Cui (1835-1918), Borodine (1833-1887), Balakirev (1837-1910) et Rimski-Korsakov (1844-1908). Même si elles cherchent ses modèles dans l’opéra allemand ou italien, les créations – inspirées de faits politiques – montrent qu’une grande musique russe est en marche. Produisant une floraison d’œuvres dont la renommée s’étend à travers le monde jusqu’à l’époque des Ballets russes de Serge Diaghilev.

Les périls et la survie : l’éteignoir totalitaire

À l’issue du séisme de la Grande Guerre, la révolution russe laisse entrevoir une période d’ouvertures et d’espoirs portés par une cohorte de compositeurs vite repris en main par les diktats productivistes et réalistes de Lénine, puis Staline. Beaucoup, déçus, prendront le chemin de l’exil – Prokofiev (1891-1953), Stravinsky (1982-1971), Rachmaninov (1973-1943) et Koussevitzky (1874-1951). Seul Chostakovitch (1906-1975) dont la carrière connait Grand AuditoriumGrand Auditoriumun départ fulgurant en 1925, il n’a alors que 19 ans, reste avec une poignée de compositeurs comme Glazounov (1865-1936)), Glière (1875-1956), Vassilenko (1872-1956), Maïakovski (1881-1950) qui, obligés de respecter le réalisme soviétique, seront très vite condamnés pour formalisme ou, pis encore, déportés. Chostakovitch ne devra son salut au seul fait que le régime prisait sa musique de films et par sa capacité à louvoyer entre phases officielles d’adulation ou de rejet. Cela explique pourquoi sa musique de chambre devient le creuset de sa liberté créatrice, loin d’une censure arbitraire. La victoire de 1945 ne change rien à la paranoïa meurtrière du maître du kremlin. Seule sa mort, en 1953 et la dénonciation de ses crimes par Khrouchtchev, desserrent l’étau répressif du Parti qui pesait sur Chostakovitch, Prokofiev revenu d’exil, Khatchatourian (1920), Chebaline (1902-1963) et Popov (1904-1972). S’ils n’auront désormais plus à souffrir de la censure, ils vont se heurter à un autre arbitraire, celui de Tikhon Khrenikov (1913-2011). À la tête de la très soviétique Union des compositeurs jusqu’en 1992, il poursuit avec zèle la lutte contre les formalistes selon des canons édictés par Jadnov… en 1927 ! Ce qui a pour effet d’étouffer dans l’œuf une nouvelle génération de musiciens dont les plus connus sont Denisov (1929-1996), Volkonsky (1933-2008), Karetnikov (1930-1994), Alfred Schnittke (1934-1998)  Silvestrov (1937-)… Il faudra qu’un mur tombe pour qu’ils puissent enfin d’exprimer pleinement.

Les chemins de la liberté

Avec l’ère Gorbatchev, la perestroïka ou la disparition de tout dirigisme artistique, la remise à l’heure de la musique russe par rapport à l’évolution mondiale est désormais complète. Si les artistes doivent désormais trouver eux-mêmes les moyens de se faire jouer et publier souvent à l’étranger, ils y découvrent une reconnaissance à leur hauteur de leur combat et de leur génie. Souvent loin des dogmatismes conceptuels que charrient les scènes occidentales. « Ne pas voir le brouillard sur le chemin c'est oublier ce qu’est l’Homme, oublier ce que nous sommes nous-mêmes ». S’il évoque Stravinsky, Kafka, Maïakovski entre autres, Milan Kundera plaide dans ses Testaments trahis (éd. Folio), l’indulgence pour toutes les victimes de l’arbitraire qui illustrent et vivent ce « rapport à l'histoire et au moment présent. Ne connaissant ni le sens de l'histoire ni sa course future, ne connaissant même pas le sens objectif de leurs propres actes (par lesquels ils participent inconsciemment aux événements dont le sens leur échappent) ils avancent dans leur vie comme on avance dans le brouillard. » À sa manière, La Folle Journée prolonge cette plaidoirie militante pour faire découvrir ces grands musiciens victimes de l’arbitraire au plus grand nombre.

Pour aller plus loin :
Le livre officiel de la Folle Journée de Nantes, La musique en Russie depuis 1850, André Lischke, éditions Fayard.

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