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Lou Doillon : « Je ne suis pas radio Gainsbourg »

Propos recueillis par Laurent Mereu-Boulch - Le 13/09/2012

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Lou Doillon : « Je ne suis pas radio Gainsbourg »

Révélation de cette fin d'année avec son disque folk hanté par ses héros, la fille de Jane Birkin et Jacques Doillon a remporté une Victoire de la Musique dans la catégorie "artiste interprète féminine". Evene l'a rencontrée à l'occasion de la sortie de « Places ».

Chapeau sur la tête, elle débarque lovée dans un long manteau. Le temps qui passe va décidément de mieux en mieux à Lou Doillon. Elle ressemble comme deux gouttes d'eau à sa mère, Jane Birkin, et possède le regard profond du paternel, Jacques Doillon, qu'elle appelle toujours « Jacques » lorsqu'elle l'évoque. Mère d’un petit garçon de 10 ans, Marlowe, Lou a désormais l’âge (elle vient d'avoir 30 ans) qu’on l’appelle madame, mais a gardé la candeur et l’enthousiasme d’une adolescence vécue à cent à l’heure. Si on a vu naître Lou Doillon et partagé une bonne partie de sa vie sous l’œil glouton des caméras et des téléobjectifs, on ne sait toujours pas la situer sur un échiquier. Actrice semi-underground à la filmographie inégale? Mannequin qui cachetonne ? Fille de célébrités connues qui n'a jamais eu de succès ? Bref, Lou Doillon doit, dans le même temps, assumer un héritage colossal et réussir à s'en affranchir. Nous l'avons rencontrée à l'occasion de la sortie de son premier album très réussi.

Vous voilà enfin chanteuse...

Oui, grâce à Étienne Daho.... Cela fait très longtemps que je compose des chansons dans mon coin, au creux de la nuit ou tôt le matin. Mais elles n'étaient pas destinées à sortir de la maison car beaucoup ont été écrites dans le désespoir amoureux. Je ne voulais surtout pas arriver d'une manière fragile. J'ai donc rencontré Étienne Daho, par l'intermédiaire de maman, en octobre 2009. À l'époque, j’étais au bout du rouleau. Il a écouté mes morceaux, les a aimés. Je suis retournée chez moi, j'ai composé d'autres chansons. Étienne a commencé à enregistrer en guitare-voix. On est allés démarcher quelques maisons de disques. En octobre dernier, je signais chez Barclay. C'est agréable finalement de prendre son temps, de faire monter le désir. 

Très peu de gens savent finalement que dans la famille, c'est peut-être vous la plus passionnée de musique. 

Avec Jacques sans doute. Maman et Charlotte, elles, ont un rapport plus professionnel et cérébral avec la musique. Ma culture vient d’Angleterre, des chambres qui sentent la clope... Le père de mon fils est musicien. J'ai passé des journées à écouter des disques, à l'entendre avec ses potes gratter sa guitare. Quand j'étais enfant, mon père me disait souvent : « Assieds toi là, bouge pas et écoute attentivement. » Il passait des disques de Chet Baker, de Siouxie and the Banshees, de Nick Drake, de Patti Smith... pendant des heures.

Avec votre mère, vous entreteniez d’autres rapports musicaux ? 

Je crois surtout que maman et Serge étaient tellement amoureux dans les années 70 qu'ils se foutaient de tout ça. Donc, elle est passée à côté de plein de choses. Une fois, je lui parle de Led Zeppelin, et elle me dit « C'est qui ? ». Vous voyez le genre. Ensemble, on écoutait Souchon, Julien Clerc, ses potes quoi ! 

Places est un disque sur les amours tumultueuses, sur le manque affectif, mais la tristesse ne transparaît pas non plus en surdose...

© 2012 Barclay© 2012 BarclayC'est à nouveau grâce à Étienne Daho qui ne s'est pas mis en avant et m'a vraiment laissé la place. Il m'a encouragée et a fait preuve de beaucoup de bienveillance envers moi. C'est rare dans ce milieu gouverné par l'ego et le narcissisme. Il s'est comporté comme un grand frère spirituel. Et à la fin de l'enregistrement, il m'a dit : « Voilà, maintenant, tu n'as plus besoin de séduire ». 

Que voulait-il dire ?

Il évoquait le métier d'acteur. C'est le jeu de la séduction qui me bloquait le plus, en tant que comédienne ou mannequin. Avec la chanson, j'ai enfin pu faire quelque chose qui soit libre de toute idée de séduction. J'ai été élevée par des muses, du côté des femmes, et par des créateurs, du côté des hommes. Ce disque fait ressortir ma masculinité, avec ma voix qui a un trop plein de nuits blanches, de clopes, d'alcool ou encore de tristesse. Mais en même temps, il n'y a pas plus féminin que ce disque, selon moi. 

C'est toujours aussi compliqué pour vous d'assumer votre féminité ? 

C'est la mode qui m'a fait prendre conscience de mon potentiel physique. Jusque là, je portais des dreadlocks qu'il a fallu que je coupe à cause de mes mauvaises fréquentations. Ensuite, j'ai eu les cheveux courts et de toutes les couleurs. J'étais le genre de fille que personne ne regardait ou que l'on remarquait à peine, ce qui me plaisait assez d'ailleurs. Le regard des autres m'angoissait terriblement. Grace à la mode, je me suis laissée pousser les cheveux, et j'ai commencé à assumer ma féminité, à porter des petites robes. Je me rappelle un jour où dans la rue, deux hommes d'affaires m'ont dévisagée. Là, je me suis dit : « Ma fille, c'est le début de la fin. »

On a du mal à vous envisager comme une enfant rebelle… 

À cinq ans déjà, je fuguais de l'école. Je me faisais facilement entraîner par les copines, mais c'est d'avantage à l'adolescence que la révolte est apparue. Je ne supportais pas le quartier de Saint-Germain-des-Prés où j'étouffais avec tous « les enfants de ». À 13 ans, je faisais déjà le mur, j'allais voir des concerts de rock. Entre 12 et 14 ans, j'en ai vraiment fait voir de toutes les couleurs à ma mère. Je foutais le bordel à l'école. Quand j'avais de mauvaises notes, ma mère devenait hystérique. Elle disait qu'elle voulait se suicider. À 15 ans, j'ai quitté la maison. J'avais une chambre de bonne au-dessus de l'appartement familial. J’y vivais avec des potes. Je ne supportais plus la pseudo-autorité de ma mère que je ne voyais pas pendant des mois et qui, quand elle revenait d'un tournage, faisait la gueule et me disait d'aller me coucher à 21h. 

En avez-vous voulu parfois à ce métier de vous avoir « volé » vos parents ? 

Ma vie a été surtout un immense décalage. J'ai longtemps détesté le monde du cinéma. Pour moi, c'était l'insécurité constante, de la dépense d'énergie pour rien, un métier de schizophrènes et de pervers. D'un côté, j'étais la fille d'un cinéaste rejeté qui montait ses films à la main et que personne n'allait voir. De l'autre, j'avais une mère super célèbre, toujours entre deux tournages, deux tournées et deux missions humanitaires. En même temps, quand elle rentrait à la maison, elle déprimait. J'ai compris rapidement que ma mère et mon père n'étaient heureux que lorsqu'ils faisaient leur métier. Ce qui me gênait, en revanche, c'est que ma mère ne parlait jamais de moi en interview. Il n'y en avait que pour Charlotte. J'avais l'impression ne pas exister, d'être la fille reniée. 

D'où cette blague entre Kate (la première fille de Jane Birkin) et vous : « Toi tu es l'avant, et moi l'après ». En avez-vous parfois assez que l'on vous parle sans cesse de votre mère et de Gainsbourg ?

© 2012 Barclay© 2012 BarclayOn me rebat les oreilles quarante fois par jour avec Serge. À un point tel que je n'en peux plus parfois. Je ne suis pas radio « Gainsbourg » qui passe les messages à Charlotte et à Jane. Il y a des moments dans la vie, si vous êtes un peu fragile, cela peut devenir un vrai cauchemar. Mais comme vous êtes censé appartenir au patrimoine public, tout le monde pense avoir le droit de vous parler ou de vous arrêter dans la rue. Et moi bien sûr, si je proteste une seconde, je me fais laminer car je ne suis que la « bâtarde », la fille du mauvais père. 

Jacques Doillon, c'est toujours « mon père ce héros » ?

Oui, je suis fière de lui. Je suis dans son dernier film : Un enfant roi. J'ai vécu un énorme bonheur. Jacques, lui aussi, semblait heureux et m'a même embrassé sur le front à la fin du tournage, ce qui chez lui revient à une déclaration d'amour. 

Finalement, la chanson, c'est l'endroit où vous êtes le plus à votre place, non ? 

En tout cas, elle rassure mes parents qui commençaient à s'inquiéter de mon avenir. Mais surtout, j'ai l'impression que c'est comme une grosse brique. Elle fait que tout se relie et s'enchevêtre naturellement. J'ai perdu trop de temps et d'énergie en mettant tellement d'enjeu dans des projets que cela m'a pourri parfois la vie. Ce disque, c'est l'acceptation de la douleur, du coup, j'ai l'impression que la violence que j'avais en moi ne pourra plus sombrer dans l'aigreur. 

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