RSS

HOMMAGE A JOE ZAWINUL Un clavier peu tempéré

Mathieu Durand pour Evene.fr - Septembre 2007 - Le 12/09/2007

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
0 avis
  • Membres (0)  
HOMMAGE A JOE ZAWINUL

Bien avant Schwarzie, un Autrichien avait su séduire et s’imposer aux Etats-Unis, non par ses muscles mais par ses doigts. Un héros du jazz a joué sa dernière scène un 11 septembre, date qui sera dorénavant aussi celle de la chute d’une des deux tours de Weather Report. Retour sur la carrière remarquable d’un héros très discret qui venait de fêter ses 75 étés.

Les légendes se cachent pour mourir

L'hécatombe continue : après les disparitions cinématographiques (Serrault, Bergman, Antonioni), voici venu le triste temps des musiciens (Pavarotti, Roach). Josef dit "Joe" Zawinul et ses synthés atmosphériques, reconnaissables entre mille, avaient activement participé à trois des plus influentes et populaires formations du jazz : le quintette de Cannonball Adderley (1961-1969), le quintette électrique de Miles Davis (1969-1970) et Weather Report en compagnie de Wayne Shorter (1971-1985). Singulier destin d'un jeune émigré autrichien qui, dès son plus jeune âge, est obsédé par l’idée de réussir aux Etats-Unis. S’essayant d’abord à l’accordéon sur lequel il aime jouer des airs folkloriques tsiganes, Zawinul opte finalement pour le piano. En 1959, son rêve prend forme : en remportant un concours organisé par le grand journal de jazz Down Beat, il obtient une bourse d'études au Berklee Jazz College.

Celui que l'on savait atteint depuis quelques mois d'un cancer de la peau avait été contraint d'annuler fin août sa venue au festival de la Villette où il devait se produire, pour la première fois depuis des années, avec l’hôte du lieu, et son "ami de trente ans", le saxophoniste Wayne Shorter. La rencontre s'annonçait historique et chargée d'émotions, le sort en a malheureusement décidé autrement. Pour l'une de ses dernières apparitions en public aux Flâneries de Reims, le 21 juillet 2007, Zawinul, déjà très atteint par la maladie, avait livré un concert plein d'énergie, comme si de rien n'était. Jusqu'au dernier moment, l'artiste ne voulait pas quitter la scène et se disait fier de tourner avec sa nouvelle mouture du Syndicate, projet post-Weather à géométrie variable qui fêtait cette année sa seconde décade. Par souci de liberté, Zawinul n’y souhaitait ni guitare ni saxophone. Il y accueillait des musiciens de tous horizons pour créer des mélodies cosmopolites, parfois un peu faciles sur disque, mais souvent irrésistibles sur scène.

Créateur de standards et découvreur de talents

Le jazz a cette spécificité par rapport aux autres styles musicaux de ne tenir qu'à un fil, celui de l'alchimie et de l'entente entre les musiciens. Zawinul en était conscient et savait remarquablement s’entourer, à tel point que l’on pourrait le surnommer "le pianiste de tous les bons coups" s’il n’avait aussi discrètement influé sur la musique de tous ses acolytes musiciens. La liste (non exhaustive) de ses collaborations se suffit à elle-même : la chanteuse Dinah Washington, les saxophonistes Coleman Hawkins et Ben Webster ou le tromboniste Jay Jay Johnson, la formation électrique de Miles (Tony Williams, Herbie Hancock, Chick Corea, John McLaughlin et Dave Holland), Quincy Jones ou encore Airto Moreira. Grâce à son nom, il permit à de jeunes talents de se révéler au grand jour : les bassistes Jaco Pastorius (Weather Report), Richard Bona et Linley Marthe (Syndicate) entre autres.

A la différence de ses compères Keith Jarrett ou Bill Evans, la musique de Zawinul se distingue par une joie de vivre communicative que ce soit avec Weather Report ou son Syndicate. Loin des mélodies nostalgiques ou mélodramatiques qu’affectionnent certains pianistes précités, Zawinul plonge l’auditeur dans une atmosphère enjouée, comme en témoigne son premier "tube" pour Cannonball Aderley 'Mercy Mercy Mercy' (1967), entonné sur un tempo lent mais groovy à souhait et empreint d’une mélodie chaleureuse dont l’as des claviers avait le secret. Compositeur prolifique, il est l'auteur de la majorité des titres de Weather Report et d'une cinquantaine de morceaux pour Cannonball. Rares sont les jazzmen à pouvoir se vanter d’avoir écrit des standards : Zawinul fait partie de cette caste, comme l’illustre ‘Birdland’, morceau étendard de toute une génération, popularisé par l’insupportable version chantée de Manhattan Transfer. Pourtant, de tels morceaux restent des exceptions : Zawinul était conscient de la difficulté qu’il y avait à jouer et à saisir sa musique, si on n’était pas soi-même Zawinul.

Musicien davantage obsédé par le "feeling" que par les notes, il avouait que la majorité de ses compositions débutaient par des improvisations. "Originalité, mon beau souci" pourrait s’exclamer Zawinul, tant l’Autrichien a toujours cherché à singulariser la sonorité de son instrument. Une anecdote illustre cette hantise : un jour de 1965, Barry Harris et Zaw’ écoutent un morceau de Cannonball Aderley à la radio. L’un et l’autre n’arrivent pas à savoir lequel d’entre eux joue sur le titre en question. L’animateur leur donne la réponse : Zawinul. Au lieu de s’en réjouir, le pianiste prend alors conscience d’une chose : il n’est qu’un copieur au carré. Il copie Harris qui copie lui-même Bud Powell. Depuis ce jour, Zawinul n’a plus jamais écouté un disque de sa vie, préférant, comme il le disait souvent, s’inspirer de la vie. S'exprime ainsi le caractère bien trempé d'un musicien sûr de son talent qui se refusa pendant près de dix ans à collaborer avec Monsieur Davis. Approché dès 1959 par le trompettiste, mais ne se sentant pas prêt, Zawinul promit à Miles qu'ils écriraient un jour l'histoire du jazz ensemble. Ce fut chose faite en 1969 quand Joe l'électrique participa au désormais mythique diptyque 'In a Silent Way' / Bitches Brew', date de naissance de la "fusion".

Pionnier du clavier électrique

Peu connu du grand public, l'homme au bonnet et à la moustache développe pourtant un style bien à lui. Et s’il y a un terme qui colle à la peau et au clavier de Joe, c’est bien le mot "fusion". Discret derrière son mur de synthés, il affectionne les nappes électroniques souvent sorties de nulle part. Un peu déstabilisantes pour les puristes du jazz, elles ont touché les amateurs de rock progressif, mais pas seulement : ‘Boogie Woogie Waltz’ ou ‘125th Street Congress’, considérées par certains comme les premières rythmiques hip-hop, ont également été réutilisées par des rappeurs. Le style Zawinul, il est vrai, se caractérise par une recherche sonore et acoustique qui laisse une liberté inestimable pour les solistes qu'il accompagne, liberté qu’il trouve de son côté dans la palette multiple de sons du clavier électrique, modifiés par une cascade d’effets, tandis que les instruments acoustiques ne laissent que peu de choix dans ce domaine. "Jouer électriquement, sonner acoustiquement" aimait-il répéter.

Obsédé sonore, Zawinul a subi les foudres de ses détracteurs qui lui reprochaient des sons à la limite du kitsch. Le vénérable ‘Dictionnaire du Jazz' de P. Carles, J.-L. Comolli et A. Clergeat, s’il lui consacre un article conséquent, témoigne de la mésestime de certains professionnels de la profession : "En véritable alchimiste, il a forgé des sonorités qui, témoins d’une époque, ont fort bien vieilli : fondées sur l’exotisme, l’incongru, les bruitages, elles anticipèrent le règne de la facilité et de la prolixité électronique à la fin des années 80." Il reste que Zaw’ a fait avancer cet instrument à vitesse grand V, renvoyant des musiciens comme Jean-Michel Jarre à leurs tendres bidouillages. Car il faut rappeler le rôle qu’a joué le pianiste autrichien dans la période électrique de Miles Davis. Le morceau qui donne son nom à 'In A Silent Way' est signé Zawinul lui-même, pièce qui kidnappe l’oreille pour ne la lâcher qu’après vingt minutes de transe hypnotique entre rock et jazz. Ce morceau, ainsi que son premier album solo au titre lapidaire (‘Zawinul’, 1970) et injustement oublié, poseront les jalons de ‘Weather Report’ (littéralement "bulletin météorologique"). Pendant près de quinze ans, l'alliance Zawinul / Shorter s’affirmera comme la formation phare du jazz et du rock réunis : à la fois planante et exotique, leur musique se voulait aussi changeante que le temps. 'Weather Report' était un véritable monstre à deux têtes, et si Shorter ou Pastorius récoltèrent la gloire, Zawinul poursuivait son exploration de la "fusion".

Musicien sans frontières

Zawinul n’a jamais connu ni compris ce qu’était une frontière musicale. En témoigne son travail sur ‘Amen’ (1991) de Salif Keita. Autrichien aux racines multiples exilé au Etats-Unis, Blanc tsigane jouant la musique afro-américaine par excellence, pionnier de la “world music” avec son Syndicate, il est le parfait exemple de ce que doit être le musicien moderne, une éponge qui retient et compose avec de multiples influences, le symbole de ce que devrait être la mondialisation : un creuset créateur, jamais castrateur, qui peut échouer, se planter magistralement, mais qui traduit un instinct vital, organique et ouvert. Un artiste tellement pris dans son époque qu’elle transpire dans toutes ses notes, à tel point qu’on ne sait plus s’il la précède, l’accompagne ou la poursuit.

Fasciné dans sa jeunesse par le film ‘Stormy Weather’, Zawinul était obsédé par la météo : sa disparition crée une dépression sur le front jazzistique. Il pleure dans le jazz, comme il pleut sur la ville.

vos commentaires

 
votre avis sur cet article : (Jusqu'à 1500 caractères)

Pour aller plus loin

Articles & dossiers associés

  • JAZZ & HIP-HOP

    JAZZ & HIP-HOP

    Libres comme l'art

    En jazz comme en hip-hop, l'heure du bilan n'existe pas. Seules les perspectives comptent. Quand l'expérience éclairée de l'un se mêle à la jeunesse désinvolte de l'autre, c'est la...

    Plus sur JAZZ & HIP-HOP

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  
  • JAZZ A LA VILLETTE 2007

    JAZZ A LA VILLETTE 2007

    Sax et jazz à tous les étages

    Du 29 août au 9 septembre 2007 se déroulait dans plusieurs salles de la capitale le festival Jazz à la Villette. L'occasion de voir réunis pour quelques jours vieux briscards et jeunes...

    Plus sur JAZZ A LA VILLETTE 2007

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  

Les albums associés

Young and fine

Jazz, soul, funk

Young and fine

Label : Sortie : 3 Mars 2009

Après deux albums qui ont été largement plébiscités par la presse et le public ('SUD', 2000 et 'Trio Sud', 2002), Sylvain Luc, André Ceccarelli et Jean-Marc Jafet se sont réunis une...

Plus sur Young and fine Commandez ou téléchargez sur Fnac.com

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Evene  
  • Membres (0)  

Les événements associés

Flâneries Musicales d'été de Reims 2007

Classique

Flâneries Musicales d'été de Reims 2007

Demain: Cathédrale Notre-Dame de Reims - Reims (51100) Dates : du 22 Juin 2007 au 5 Août 2007 TERMINÉ

Les Flâneries Musicales d'été ont choisi le cadre prestigieux de la ville de Reims où une petite ruelle retirée, une place publique, la cour intérieure d'un hôtel particulier, une église,...

Plus sur Flâneries Musicales d'été de Reims 2007 Réservez vos places sur fnac.com

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (0)  
Ben

Peinture & Arts graphiques

Ben

Demain: Galerie Daniel Templon - Paris (75003) Dates : du 10 Janvier 2009 au 21 Février 2009 TERMINÉ

Ben, que la galerie Templon expose depuis 1970, investit le second espace de la galerie, impasse Beaubourg, avec une étonnante installation de photographies, de textes et de toiles sur le...

Plus sur Ben Réservez vos places sur fnac.com

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Evene  
  • Membres (0)  

Les stars & célébrités associées

  • Joe Zawinul

    Joe Zawinul

    Pianiste et claviériste de jazz autrichien
    Né à Vienne Né le 7 Juillet 1932

    Elevé dans une ferme située à quelques kilomètres de Vienne, Josef Zawinul grandit entre la traite des vaches et la clarinette, premier des instruments qu’il apprend, pour se mettre dès l’...

    « Joe Zawinul »

    1 personne a déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    1
    • Membres (1)  
  • Miles Davis

    Miles Davis

    Trompettiste et compositeur de jazz
    Né à Alton, Illinois Né le 25 Mai 1926

    C’est dans une famille bourgeoise et mélomane que Miles Davis apprend la trompette. En 1945 il réalise son rêve et rejoint la Julliard School of Music à New York. Il rencontre, entre autres...

    « Miles Davis »

    3 personnes ont déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    3
    • Membres (3)  

fil culture

Étonnants Voyageurs rejoint la World Alliance

LivresÉtonnants Voyageurs rejoint la World Alliance

Le festival de littérature Saint-Malo Étonnants Voyageurs intègre l’association...

Plus sur Étonnants Voyageurs rejoint la World Alliance
 

nouveautés

les Avis des membres

  • rosaille

    rosaille

    Sa note  

    A propos de : Django Django

    06/02/2012 04h56 Mon coup de coeur de ce début d'année ! Un album au mélange rock-électro mélodieux et enjoué, un son unique, tout simplement top !!!

    Voir tous les avis

VOUS AIMEZ

la lettre evene

L’actualité culturelle au quotidien
Citation, livre, événement, célébrité, jeu concours... › Voir la lettre du jour
Plus

citation du jour

« Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus.  »

de René Descartes

En savoir plus sur cette citation

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (3)
     

privilèges

Plus

vidéos

  • Amadou et Mariam avec Bertrand Cantat - Oh Amadou

  • Clip Charlotte Gainsbourg

Plus

photos

  • Charlotte Gainsbourg - Charlotte Gainsbourg

    Charlotte Gainsbourg (c) DR

  • Justice - Justice

    Justice © Pérou

agenda