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INTERVIEW DE PHILIPPE JAROUSSKY L'opium des mots
Propos recueillis par Etienne Billault pour Evene.fr - Mars 2009 - Le 27/03/2009
Dernier opus du chanteur français, 'Opium' permet de découvrir une facette souvent ignorée de la musique lyrique française avec le genre de la mélodie. Conçu comme un recueil représentatif de cet art très ancré dans la société française de la fin du XIXe siècle, il dévoile les attraits à la fois intimes et grisants d'une musique au raffinement extrême. Philippe Jaroussky sera en concert avec ce programme le 5 avril au théâtre du Châtelet.
Philippe Jaroussky est le représentant français le plus singulier de la nouvelle génération des contre-ténors à s'illustrer dans le répertoire baroque. Sa voix l'en distingue par sa profonde musicalité et son timbre clair. Autant de qualités qu'il met aujourd'hui au service d'un genre étranger à ce type de vocalité, la mélodie française, dans un dialogue entamé avec le pianiste Jérôme Ducros, les frères Capuçon aux cordes et le flûtiste Emmanuel Pahud. Il défend ici ce choix éminemment personnel avec la conviction d'un esthète, d'un dandy flirtant avec l'opium des mots et l'absinthe musicale. Il revendique à cette occasion une interprétation très intime des poèmes mis en musique par les compositeurs français au tournant du siècle.
Qu'est-ce qui vous a motivé à aborder le répertoire de la mélodie française ?
On m'attend en effet surtout dans la musique baroque, notamment pour sa virtuosité. Or je pense que ma voix a aussi des qualités de chambriste qui me permettent d'aborder le genre de la mélodie. Ce répertoire souffre par ailleurs de l'image un peu désuète, décadente, ''début de siècle'' qui touche la musique de salon. S'il est vrai que certains textes peuvent paraître surannés, la plupart d'entre eux sont de haute teneur poétique et souvent bien moins convenus que ceux que l'on chante à l'opéra. D'autre part, c'est un répertoire plus subtil qui nécessite de véritables qualités d'interprétation. Or j'ai toujours voulu lutter contre cette image qui réduit le chanteur, et a fortiori le contre-ténor, à un simple phénomène vocal. La voix passe après, le but avant tout est de faire passer l'émotion. Il y a d'ailleurs une véritable intelligence du texte à servir dans ces pièces, où la ligne musicale suit souvent les moindres inflexions du poème avec un naturel désarmant pour le chanteur. Chose qui m'est impossible à réaliser en italien où, malgré toute ma bonne volonté, il y a toujours des subtilités de la langue qui m'échappent, car ce n'est pas ma langue maternelle.
Comment avez-vous sélectionné les mélodies présentes sur l'enregistrement ?
C'est mon premier disque qui ne fait pas l'objet d'une approche thématique particulière. J'ai donc été totalement libre de mes choix. Parmi certaines mélodies, il y avait pour moi des incontournables : 'Offrande', 'L'Heure exquise', 'A Chloris' de Reynaldo Hahn, 'Les Heures', 'Le Temps des lilas' de Chausson, mais aussi 'Sur une tombe', cette magnifique mélodie de Guillaume Lekeu sur un texte de sa composition. J'ai également été tenté par des mélodies avec des instruments autres que le piano. Au niveau de la composition de l'album et de son unité stylistique, j'ai recherché une atmosphère propice au rêve, un univers vaporeux, décadent, cultivé par ces compositeurs de la fin du XIXe – d'où le titre du disque 'Opium', qui outre le fait qu'il renvoie directement à une mélodie de Saint-Saëns, évoque cet esprit "fin de siècle" marqué également par la veine orientaliste. Mais le titre décline aussi mon rapport personnel à ce répertoire et le côté "addictif'' de cette musique : ce n'est pas, selon moi, une musique qui se livre entièrement à la première écoute mais qui se révèle au fil des écoutes successives, au gré du temps et de l'humeur du moment, de la sensibilité de chacun aussi.
Vous sentez-vous proche de l'univers symboliste dont témoigne la poésie de cette époque ? Est-ce le texte ou la musique qui prime selon vous ?
Pour moi c'est avant tout la veine mélodique. Certains textes ne sont d'ailleurs pas des chefs-d'oeuvre ('Nocturne' de Franck). J'aime beaucoup en revanche dans la poésie symboliste l'évocation d'une chose qui n'est pas immédiate, l'art de la suggestion. Ce sont aussi des textes qui offrent toute une palette de couleurs, d'impressions, de parfums, de sons… Du pain béni pour un chanteur ! De manière générale, j'ai voulu un album qui soit très intime tant dans sa composition que dans la prise de son, qui admet peu de réverbération, pour une plus grande proximité de la voix et de l'instrument. J'ai recherché là encore une sonorité qui soit propice à recréer l'atmosphère "salonnarde" et intime de cette poésie.
Au niveau du duo formé avec le pianiste, c'est une intimité à deux qu'il faut trouver. Est-ce que l'on cherche dans ce cas à imiter la couleur de l'autre ?
Imiter la couleur, pas vraiment. En revanche, la richesse harmonique du piano offre un espace que l'on peut pénétrer facilement par la voix. Il s'agit de s'immiscer afin d'être en résonance avec le piano, qui possède en outre cette douceur d'attaque qui lui est propre, comparé au clavecin plus sec et agressif, et qui me convient davantage. Comparé à d'autres instruments, les timbres de la voix et du piano se mélangent bien. C'est un véritable dialogue musical réciproque qui sollicite la musicalité de l'autre à chaque instant.
Dans l'interprétation que vous proposez, certaines mélodies semblent très proches du genre de la chanson ?
On se rend compte, en lisant notamment les écrits et les lettres de Reynaldo Hahn, que l'atmosphère de l'époque était propice à ce mélange entre mélodie et chanson. Hahn travaillait avec Arletty en même temps qu'il fréquentait Proust. Ce sont là deux univers différents mais qui parviennent parfois à s'entremêler : le salon bourgeois, le grand monde d'un côté, et l'univers du cabaret, la chanson réaliste et populaire de l'autre ('Sombrero' de Chaminade). A l'époque on aimait tout à partir du moment où c'était bien exécuté ; il n'y avait pas de genre mineur. La mélodie cultive une certaine légèreté et un goût du quotidien. Pensez à Poulenc, Offenbach ou Satie. En revanche, dans ce recueil, j'ai recherché avant tout une certaine mélancolie ainsi qu'une diction que j'ai voulue très proche de la voix parlée ; c'est ce qui le rapproche sans doute de la chanson française, avec, en plus, l'atmosphère très acoustique insufflée par l'enregistrement. Je souhaitais faire en sorte que chaque mot trouve sa place, en résonance avec le sens du texte. Paradoxalement, en préparant ce disque, j'ai plutôt écouté Brel et Piaf que d'autres mélodistes. Des artistes capables de charger les mots d'émotions et de sens très différents en fonction du contexte et de l'interprétation. Il s'agissait presque d'oublier la voix du contre-ténor pour retrouver l'esprit du poème lui-même. Ce sont des textes très fragiles à faire passer en effet. D'une grande simplicité, d'un profond dépouillement confinant à une certaine pureté parfois, comme dans 'Offrande' : "Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches…" Il faut avoir l'honnêteté et l'humilité de dire simplement ce qui est écrit et de ne pas en rajouter. Or une telle sincérité est difficile à trouver à chaque instant. C'est vraiment différent de l'opéra où les états et sentiments sont sans doute plus chargés.
Quels sont les grands absents de l'enregistrement ?
J'aurais rêvé de faire la 'Chanson perpétuelle' de Chausson ainsi que cette mélodie de Duparc, si touchante avec sa rengaine dans l'esprit médiéval, un peu archaïsante : 'Au pays où se fait la guerre'. A l'horizon, il y a aussi le projet d'un disque entièrement consacré aux poèmes de Verlaine mis en musique par les compositeurs des XIXe et XXe siècles.
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11/02/2012 08h50 geniale! j'aimeeeeee
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