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VILLETTE SONIQUE 2010 Voyage oblique

Nicolas Hecht pour Evene.fr - Juin 2010 - Le 01/06/2010

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VILLETTE SONIQUE 2010

Pour sa cinquième édition, Villette sonique ouvre sa programmation à des groupes rock mais aussi électro, folk ou noise, et élargit son emprise géographique sur la Villette avec désormais des concerts au Trabendo, à la Géode et au Cabaret sauvage. Jour après jour, Evene propose une trajectoire dans ce voyage oblique, à travers un compte rendu du concert de la veille.

Commencé depuis le 31 mai, sans oublier une excellente soirée électro en "preview" le 8 mai, le festival Villette sonique est désormais un incontournable parmi les nombreux festivals parisiens du printemps et de l'été. Une programmation pointue et inhabituelle dans laquelle Evene a retenu quelques dates majeures, entre découvertes et artistes reconnus.

Vendredi 4 juin
Bo Ningen / Programme / Diamanda Galás

Les hippies nippons de Bo Ningen (c) DRQui a dit que les Japonais étaient timides et réservés ? Certainement pas un des membres de Bo Ningen, groupe de punk psyché nippon composé de quatre androgynes électriques. Suite au concert d'Acid Mothers Temple le jeudi 3 juin, le public a eu la confirmation que le Pays du Soleil levant est plus que jamais un vivier musical. Bo Ningen ouvre le bal et fait rapidement monter la température de cette immense salle Charlie Parker, avec une chevauchée sous acide efficace et colorée. Seul point noir : la voix acnéique du chanteur-bassiste. Tout de même une vraie réussite pour un premier concert français, présageant d'un bel avenir pour le groupe. Mission accomplie pour les programmateurs de Villette sonique, qui peuvent se targuer de faire jouer chaque soir au moins un groupe peu connu et prometteur (Oneohtrix Point Never, Wolf Eyes, Bo Ningen), même si les têtes d'affiche déçoivent parfois (Manuel Göttsching, Om).

Programme (c) DRProgramme est l'une des rares formations françaises programmées cette année. On craignait franchement le pire pour ce croisement entre "slam" et metal, avec la voix parfois agaçante d'Arnaud Michniak et des textes pas toujours finauds, persuadé de voir l'équivalent d'une collaboration entre Grand Corps Malade et le gratteux de Rammstein. Pourtant, le mélange entre la guitare habitée de Damien Bétous, des samples électro-indus du plus bel effet et un chant pas si désagréable (textes et timbre) fonctionne. Le duo se produit peu sur scène et semble garder son énergie pour des prestations intenses, impressionnantes compte tenu du peu d'instruments.

Diamanda Galás (c) DRVient ensuite l'heure des sorcières, avec l'entrée sur scène de l'impériale Diamanda Galás, seule derrière son piano. Une faune bigarrée est venue admirer la ténébreuse diva pour cet unique concert français, qui parvient à réunir des amateurs de black metal, des gothiques ou encore des passionnés d'opéra. Pianiste hors pair et chanteuse d'exception, Diamanda Galás a littéralement envoûté le public de sa voix profanatrice, s'étendant sur trois octaves et demi, en enchaînant blues démoniaques, reprises de Jacques Brel ('Fernand' et 'Amsterdam') et flamencos incendiaires. Le tout avec une aisance irréelle. Les inflexions de son chant, passant des lamentations d'une reine à un blues chaud, du maléfice à la prière, donnent la chair de poule. Jusqu'aux sommets d'un art vocal qui donne à entendre des notes dont on ignorait l'existence. Assister à un tel récital, soutenu par des éclairages somptueux et une qualité sonore au rendez-vous, est un véritable privilège. Ce diamant noir n'est décidément pas de ce monde, et donnerait presque envie de la suivre dans les limbes.

Jeudi 3 juin
Wolf Eyes / Om / Acid Mothers Temple

Le hurleur de Wolf Eyes (c) Nicolas Hecht"Il faut rompre à tout prix ce cercle restreint de sons purs et conquérir la variété infinie des sons-bruits." (1) Dès 1913, Luigi Russolo défendait l'utilisation de la dissonance et des sons non-conventionnels comme composante essentielle d'un renouvellement musical. Depuis, de nombreux compositeurs (dont Edgar Varèse et Erik Satie) ont intégré du "bruit" à leur partition, ouvrant la voie à d'autres artistes, comme l'indus d'Einstürzende Neubauten ou encore la scène noise rock, dont Wolf Eyes est un digne représentant. Ces jeunes gens en colère investissaient hier le Cabaret sauvage pour une soirée à mi-chemin entre rock psyché, noise, stoner et doom. (2) Un hurleur, un guitariste et un souffleur/marteleur à l'allure de bourreau produisant plus de sons à eux trois qu'un orchestre de sourds hyperactifs. Loin de se limiter à une décharge dissonante, le groupe maîtrise parfaitement son propos, installant une atmosphère apocalyptique et incantatoire aux effluves death metal. Et tous les moyens sont bons pour faire vibrer le chapiteau du Cabaret : sax soprano, effets électroniques, harmonica, plaque de métal... Le public en redemande.

Al Cisneros (c) Nicolas HechtAprès cet arrachage de tympans en règle, et pour ceux jouissant toujours de leurs capacités auditives, vient la nouvelle sensation stoner/doom américaine, Om, très attendue pour l'un de ses rares concerts français. Tout commence bien mal pour le duo basse-batterie d'Al Cisneros et Emil Amos qui règle quelques problèmes de son alors que le public (s'im)patiente. Om dégaine une basse épaisse, au son brouillon, et une batterie fiévreuse pour une prestation franchement en dessous des attentes. La transe prend difficilement, les morceaux lourds s'enchaînent sans aucune complicité et les accents mystiques de leurs compositions confinent plus à l'hermétisme qu'à la communion. La virtuosité du batteur n'y fera rien, Om se révèle ce soir-là ennuyeux, pénalisé par des problèmes techniques (une voix sans volume) dans une salle qu'on imagine difficile à sonoriser...

Kawabata Makoto, gourou des Acid Mothers Temple (c) Nicolas HechtEt pourtant, c'est un son massif, parfaitement adapté, qui s'abat sur le chapiteau lorsque Acid Mothers Temple débute son show. Et quelle claque ! Les furieux japonais débitent un rock psyché puissant pour une heure de déluge sonore, avec des morceaux aux mélodies obsédantes, des guitares sous influences (principalement wha-wha et phaser) et quelques relents noise. Et les poilus nippons n'usurpent pas leur réputation : entre Hendrix, avec une citation appuyée d'un riff de 'Foxy Lady', et une lourdeur stoner évoquant parfois Dead Meadow, les "mères acides" avaient toutes les cartes en main pour séduire une audience déjà acquise, envoûtée du début à la fin. Jusqu'au sacrifice de deux guitares, explosées sur le sol de la scène et jetées dans le public, concluant une soirée résolument rock'n'roll.

(1) Luigi Russolo dans son manifeste futuriste 'L'Art des bruits', Allia, 2009, p. 15.
(2) Stoner et doom sont deux courants rattachés au hard rock, trouvant principalement leurs origines dans la basse pesante et le son lourd de Black Sabbath.

Mercredi 2 juin 2010
Oneohtrix Point Never / Manuel Göttsching

Oneohtrix Point Never (c) DRA l'occasion de ses 25 ans, la Géode accueillait Villette sonique pour une soirée réunissant deux générations de musiciens. Oneohtrix Point Never d'abord, jeune New-Yorkais adepte de synthés analogiques, la tête résolument dans les étoiles. A l'instar des Français de Principles of Geometry, Daniel Lopatin compose une électro rétro-futuriste minimale aux progressions mélodiques riches. Durant 45 minutes, il livre ce soir-là un set audiovisuel des plus hypnotiques, accompagné d'une projection sur les parois de la Géode. Coulées de lave, cellules et fonds marins investissent les lieux. De l'amibe à la pieuvre dévorant une araignée de mer, il y en a en effet pour tous les goûts, et chacun redécouvre bouche bée les couleurs et formes profilées de ces êtres aquatiques. Par moments illustrative, la partition d'Oneohtrix parvient néanmoins à reprendre le dessus sur le visuel : les agrégats de nappes de synthés densifient le propos, en même temps que le volume sonore augmente, lui permettant de laisser s'exprimer pleinement ses textures. Sans oublier de nous replonger rapidement dans le psychédélisme des origines de ces images.

Manuel Göttsching (c) Jeff TowneAprès ce trip en eaux troubles et la quantité d'endorphine libérée dans chaque boîte crânienne, deux questions affleurent : pourquoi les performances audiovisuelles sont si rares dans ce lieu ? Manuel Göttsching parviendra-t-il à faire mieux ? L'ancien leader d'Ash Ra Tempel, groupe culte de la mouvance krautrock allemande, est attendu ce soir comme le messie : d'abord parce que la majorité des spectateurs n'étaient probablement pas nés lors de son dernier concert à Paris, il y a trente-quatre ans, mais surtout en raison de sa virtuosité et de la qualité de ses compositions planantes. Pourtant, force est de constater que le guitariste déçoit. Difficile, sans visuels ni jeux de lumières, de captiver autant que sa première partie. Soit un homme seul avec sa Stratocaster, éclairé par les veilleuses jaunâtres de la Géode, face à un public installé en gradins et qui ne peut donc pas danser. Manuel Göttsching n'évite pas les écueils inhérents à un concert électro : un volume sonore beaucoup trop élevé pour une salle de cette taille, rendant les basses trop agressives et couvrant la guitare ; des boucles qui, à trop tourner, finissent par ennuyer. Et que dire de ces textures sonores pauvres et d'un goût parfois douteux, rappelant furtivement une compil 'Dance Machine'. Pas le flamboiement d'une légende du krautrock donc, mais plutôt le glas d'un guitar hero hésitant entre son manche et ses machines, finalement plus soporifique que planant.

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