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Dada Masilo, Preljocaj, Merzouki… Les tops et les flops de la Biennale de la danse de Lyon

Par Etienne Sorin, envoyé spécial à Lyon - Le 21/09/2012

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Dada Masilo, Preljocaj, Merzouki… Les tops et les flops de la Biennale de la danse de Lyon

La première biennale dirigée par Dominique Hervieu (et la quinzième du nom), qui succède à Guy Darmet, réserve son lot de révélations et de déceptions. Et confirme son statut de festival de création et de diffusion de premier plan.


Swan Lake

©Biennale de danse de Lyon©Biennale de danse de LyonTrès jeune, Dada Masilo a compris qu’elle ne serait jamais ballerine. La danseuse et chorégraphe sud-africaine (26 ans), passée par Parts, l’école d’Anne Teresa De Keersmaeker, n’en a pas moins rêvé de créer « son » Lac des cygnes. Une version très personnelle donc, dévoilée pour la première fois en France à la Comédie de Valence, qui ne se contente pas d’être un divertissement exotique. Ici, hommes et femmes, issus de la Dance Factory de Johannesburg,  sont indifféremment en tutu et pieds nus. Ils transforment la partition de Tchaïkovski, métissée des musiques de Saint-Saëns, Steve Reich et Arvo Pärt, en fête zoulou, l’énergie et les mouvements de la danse africaine venant exploser (et dérider) les canons du classique. Dada Masilo parvient ainsi à chahuter le ballet traditionnel sans verser dans la parodie ni la caricature. Mais elle ne s’en tient pas là. De ces danses de groupe se détachent un Sigfreid dont l’isolement glisse vers l’ostracisme. Il est coupable, aux yeux de la communauté, de préférer au joli cygne blanc l’oiseau noir figuré sous les traits d’un jeune homme. Au-delà d’une relecture euphorisante d’un ballet emblématique du répertoire romantique, Dada Masilo appuie là où ça fait mal : l’homophobie d’un pays, l’Afrique du Sud, ravagé par le sida. Le trio final sur la musique d’Arvo Pärt est beau et sombre comme un chant du cygne.

Biennale de la danse de Lyon, jusqu’au 29 septembre. Au Musée du Quai Branly, du 17 au 28 octobre. Retransmission en direct le 30 septembre sur Arte.

Altered Natives Say Yes to Another Excess – TWERK

©Biennale de danse de Lyon©Biennale de danse de LyonDepuis Pâquerettes en 2008, les chorégraphes François Chaignaud et Cecilia Bengolea rappellent cette évidence sur les plateaux : le corps est sexué, donc sexuel. La danse, populaire ou savante, est ainsi le lieu idéal pour questionner la sexualité, donc la norme. Et ses transgressions. Dans leur nouvelle pièce, Altered Natives Say Yes to Another Excess – TWERK, déflorée à la Biennale de la danse de Lyon, allaient-ils à nouveau jouer avec des godemichés ? La réponse est non. Après (M)IMOSA, transposition du voguing (style de danse pédé et trans dans le Harlem des années 1960), le duo a écumé les clubs gays et lesbiens, et les boîtes jamaïcaines à New York, pour en ramener le bashment, une danse avec tremblements des fesses qui sent le sexe à plein nez. Ils recréent sur scène une ambiance de club à Brooklyn avec un dance-floor surmonté de néons de couleur et chauffé à blanc par deux DJ londoniens qui se relaient aux platines, le temps d’un set infernal de Grime (mélange explosif de hip hop, dubstep et dance hall). Sur ces beats imparables, les danseurs, emmenés par Chaignaud en perruque à boucles blondes, envahissent d’abord la piste en faisant la toupie, bras tendus. Puis, ce groupe de somnambules sous acide ou, au choix, de zombies cocaïnés glissant sur une patinoire, se dissout. Et chaque clubber se singularise alors à travers un solo dans cette version queer d’On achève bien les chevaux, la misère sexuelle ayant remplacé la misère tout court. La solitude aussi, que des simulâcres de coïts viennent rompre. Pourtant, la vulgarité n’est nulle part, le désir est partout. Quand le noir se fait, ces oiseaux de nuit dansent toujours. Ils voudraient ne jamais cesser, que le jour ne vienne jamais. Arrêter de danser, c’est mourir un peu. Nul exhibitionnisme trash, ni provoc, mais de la douceur, de la mélancolie aussi, car tout a une fin. Même le clubbing jubilatoire  de Chaignaud et Bengolea.

Au Centre Pompidou à Paris, du 24 au 28 octobre, dans le cadre du Festival d’automne.  

Danseurs et musiciens de Sebatu

©Biennale de danse de Lyon©Biennale de danse de LyonLe spectacle vu à la Biennale n’est pas celui qui est montré à Chaillot puis aux Gémeaux. À Lyon, la troupe des cinquante artistes de Sebatu ont présenté un digest des trois heures trente que durent les représentations à Paris - « seulement » deux à Sceaux – sous le titre : Une nuit balinaise. Un programme conçu en hommage à Antonin Artaud. Le poète fou ne s’est jamais remis de sa découverte en 1931 du théâtre balinais, dans le cadre de l’Exposition universelle de Paris. Sa fascination pour ce geste artistique « pur », à l’opposé d’une création européenne artificielle, il la consigne dans son fameux essai, Le théâtre et son double. Plus de 80 ans après le choc d’Artaud, les danseurs indonésiens exercent toujours la même fascination. Il y a d’abord le kebyar duduk, une danse assise où mains, bras et yeux frénétiques viennent compenser l’immobilité des jambes, au son du gamelan, l’orchestre de gongs, tambours et métallophones dont les sons semblent traverser les corps. À cette danse abstraite succèdent des « drames » où la narration n’enlève rien à la puissance des rythmes et des techniques. Que ce soit la séquence du Barong, récit mythologique où les dieux et leurs guerriers s’affrontent sur terre, ou le wayang wong, extrait du Ramayana, ancienne épopée hindoue qui s’est répandue dans toute l’Asie du Sud-Est. L’enlèvement de la princesse Sita par le démon Ravana est ici magnifié par les costumes et les masques peints. Autrefois, la légende pouvait se dérouler sur plusieurs jours lors des grandes fêtes du temple. Les trois heure trente de Chaillot (avec entractes) font donc figure de mise en bouche.

Au Théâtre National de Chaillot, du 21 au 29 septembre. Aux Gémeaux, à Sceaux, du 2 au 7 octobre.

Yo gee it

©Biennale de danse de Lyon©Biennale de danse de LyonCertains considèrent que « scolaire » est synonyme de calvaire. Une salle pleine d’enfants d’école élémentaire serait un cauchemar de spectateur. En effet, les gremlins forment un public sans pitié, mais non dénué d’esprit critique. On en a eu la démonstration à la Maison de la danse de Lyon pour une représentation de Yo gee it, la nouvelle création de Mourad Merzouki. Au lever de rideau, on n’entend pas une mouche voler. Des chrysalides en laine tombent des cintres, des corps alignés se reflètent sur le plateau, tels des insectes semblant sortir d’un long sommeil. Une beauté plastique bluffante pour une chorégraphie chtonienne, prémisse du ballet à venir, porté par des danseurs français et des Taïwanais rompus au contemporain et au néoclassique. Comme Sidi Larbi Cherkaoui avant lui (le japonisant TeZuka) et Pierre Rigal après lui (son Théâtre des opérations crée en Corée), Merzouki est allé en Asie chercher du sang neuf. Il a trouvé au Chiang Kai Shek Cultural Center de Taipei des danseurs à la technique irréprochable, capable de se fondre dans le hip hop sans transpirer. Le premier quart d’heure, les mouflets ne mouftent pas, sidérés par des duos et solos transcendés par la scénographie et les lumières. Puis, cette perfection un peu lisse finit par tourner en rond et les premiers signes de lassitude se font entendre. L’enfant n’en est pas moins bon enfant et frappe des mains pour s’encourager et encourager les interprètes. Il tient ainsi la distance et va au bout d’un spectacle très beau, qui n’a rien d’un calvaire, mais vide de sens.

Espace 1789, le 29 septembre à 20h30 et le 30 à 17h. Maison des Arts de Créteil, du 9 au 13 octobre à 20h30.

Ce que j’appelle oubli

©Biennale de danse de Lyon©Biennale de danse de LyonLe comédien Laurent Cazanave est à l’avant-scène, face au public. On ne voit que lui. Et l’on n’entend que lui. Il dit le texte de Laurent Mauvignier, Ce que j’appelle oubli (éditions de Minuit), inspiré d’un fait-divers survenu à Lyon en décembre 2009 : un jeune homme a bu dans un centre commercial une canette de bière sans la payer et quatre vigiles l’ont frappé à mort. Mauvignier le raconte en une seule phrase de soixante pages. Cazanave, dans le rôle du narrateur qui s’adresse au frère de la victime, fait entendre les mots de l’écrivain et il n’est pas sûr que son style passe si bien la rampe à la scène - Flaubert n’a pas inventé le gueuloir pour rien. Cazanave n’est pas en cause ; à l’oral, les affèteries, les effets écorchent l’oreille, le flot continue sonne faux : « Ils vont arrêter de frapper, je vais retrouver mon souffle, ça ne peut pas finir ici, pas maintenant, et pourtant il ne pouvait plus respirer ni sentir son corps ni rien entendre, ni voir non plus et il espérait malgré tout, quelque chose en lui répétant, la vie va tenir, encore, elle tient, elle tient toujours, ça va aller, encore, ils vont cesser parce qu’ils vont comprendre que ma vie est trop petite dans mon corps et qu’elle s’amenuise trop maintenant pour durer plus qu’une bulle de savon qui monte et éclate ».
À défaut de trouver ce que Nietsche appelle « l’impulsion de l’imprimé », la théâtralisation du texte n’évite pas l’emphase. Voire aggrave le pathos du récit quand l’écrivain imagine les promesses que recelait cette vie supprimée par la haine et la bêtise ou spécule sur le sentiment de honte des enfants de ces quatre meurtriers ordinaires. Et la danse dans tout cela ?  Il s’avère qu’Angelin Preljocaj s’intéresse depuis un moment déjà à la narration et aux mots (du Blanche Neige des frères Grimm au Funambule de Genet), mais il demeure avant tout, ou malgré tout, chorégraphe. Et s’inquiète d’ailleurs de ce que peut apporter la danse à un tel texte. Malheureusement, la peur n’évite pas le danger. La chorégraphie est non seulement reléguée ici à l’arrière-plan mais elle se cantonne surtout à une dimension illustrative. Quand Mauvignier décrit l’altercation, les quatre vigiles - incarnés par quatre beaux mecs en costard – font tomber leur victime. Ou quand les premiers coups pleuvent, le jeune homme se couvre la tête d’un tee-shirt rouge… L’abstraction de la danse est ramenée à une pantomime pataude, tandis que la violence sociétale du fait-divers est décontextualisée chez Mauvignier – on ne sait rien des origines de la victime, ni de la situation géographique. Ce double mouvement fait que l’on ne voit pas très bien ce que veut faire dire Preljocaj à cette misère humaine, au-delà de l’indignation qu’elle suscite. Bien sûr, le public bourgeois du Théâtre des Célestins est choqué. Mais son trouble est le même que celui qui les a saisis en découvrant, dans leurs journaux, l’horreur de ce fait-divers.

Tournée 2012 : Au Théâtre des Célestins, du 15 au 21 septembre. Au Théâtre de Saint-Quentin-en Yvelines, les 28 et 29 septembre. Au Théâtre Durance, à Château-Arnoux, le 12 octobre. À l’Odyssud, à Blagnac, les 16 et 17 novembre. Au Théâtre du Cadran, à Evreux, dans le cadre du festival Automne en Normandie, les 29 et 30 novembre. Au Théâtre de la Madeleine, à Troyes, le mardi 4 décembre.
Tournée 2013 : À l’Hippodrome de Douai, le 11 janvier 2013. Au Pavillon Noir, à Aix-en-provence, du 15 au 22 janvier. Au Théâtre de la Ville, à Paris, du 23 février au 5 mars. Au Centquatre, à Paris, du 8 au 10 mars. À Théâtres en Dracénie, à Draguignan. 

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