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De quoi Avignon 2012 est-il le nom ?
Par Etienne Sorin et Patrick Sourd - Le 26/07/2012
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Avignon 2012, c’est fini, après trois semaines de festival et de festin de théâtre, de danse et de performances en tout genre. Trois semaines où l’on a trouvé à boire et à manger. Retour sur cette 66ème édition.
Avec le metteur en scène britannique Simon McBurney en artiste associé du festival d’Avignon, personne ne nous fera grief de comparer cette 66e édition à une roborative assiette anglaise où cohabite un large éventail de créations principalement françaises et européennes couvrant tous les champs artistiques, du théâtre à la danse et à l’art. Tous les goûts sont dans la nature et Avignon 2012 exalte les chocs gustatifs avec pour corollaire l’éternel débat sur un mélange des genres qui divise forcément. Analyse à chaud de ce méli mélo de saveurs reclassé par nos soins, entre tendances fortes et déminage critique où, esprit de contradiction oblige, on n’hésitera pas à mettre les pieds dans le plat.
Comment le théâtre s’empare de la littérature au risque de se faire dévorer…
Le Maître et Marguerite, Christophe Raynaud de LageAvec Le Maître et Marguerite, Simon McBurney installe le fameux roman de Mikhaïl Boulgakov sur le grill de la cour d’honneur du Palais des Papes. Trois heures sans entracte d’un spectacle où l’on à tout loisir de vérifier la fameuse phrase de Boulgakov : « Les manuscrits ne brûlent pas », via une adaptation qui passe par tous les stades de cuisson. Délicieusement saignante et fondante sous le palais, la pièce de choix livre tout son jus durant une première heure et demie qui s’avère un délice. McBurney y démontre toute l’étendue de son savoir et de son imagination débordante. Puis, son souci de rendre compte des mille aspects de l’œuvre devient contre-productif . Cette littérature à point, restée trop longtemps sur les feux et dure comme de la semelle, résiste aux dents les plus compréhensives. On ne se laissera pas plus convaincre par la sauce vidéo qui accompagne le plat, qui déborde sans retenue, gicle et tartine la our d’honneur relookée pour l’occasion par Google Map, jusqu’à l’épisode « Breaking the Wall » et le mur vénérable du fond de scène qui s’écroule virtuellement dans un tonnerre apocalyptique à peine digne de figurer dans un jeu vidéo pour ados.
Anglaise elle aussi, Katie Mitchell installe dans le gymnase Aubanel un autre grand de la littérature contemporaine avec Les Anneaux de Saturne, de W. G. Sebald. Mais ici, il est bien plus question d’honorer la mémoire de l’auteur allemand mort en 2001 que de rendre compte par le menu de son œuvre ultime. Face à ce splendide cérémonial de deuil en forme de séance de post synchronisation de film en langue allemande, handicapé par un défilement roboratif de surtitres, les spectateurs habitués aux installations muséales crient au génie tandis que ceux qui attendent du théâtre se sentent floués et parlent d’imposture.
Séverine Chavrier, elle, ne divise personne. Sa Plage ultime laisse tout le monde sur le côté de la route. La musicienne et comédienne prétend s’inspirer de l’œuvre de l’écrivain J.G. Ballard. Pourquoi pas, sauf qu’elle cumule surtout les signes extérieurs de modernité (vidéo en direct avec smartphone, musique live, écriture fragmentaire) et que ce digest de l’auteur de Crash finit en bouillie.
Disgrâce, Christian Raynaud de LageAvec Disgrâce du Sud-Africain J. M. Coetzee, Prix Nobel de littérature 2003, le Hongrois Kornél Mundruczo, lui, bouscule la hiérarchie des chapitres du roman pour ouvrir sur un viol. Cette scène de violence ostentatoire ne serait qu’un mauvais moment à passer si ses acteurs n’usaient de leurs rudiments de français pour nous faire reproche d’y avoir passivement assisté. Ambigu dans sa dénonciation d’une Afrique du Sud tombée dans la sauvagerie des règlements de comptes après l’Apartheid, Coetzee offre un matériau trouble qui fait le régal du théâtre trash de Mundruczo. À force de vouloir choquer le bourgeois en surfant « ad nauseam » sur l’exhibition obscène de l’instrumentalisation du corps des femmes, Mundruczo finit par rendre hommage à la barbarie fasciste du phallocratisme triomphant qu’il est censé dénoncer. Ode repoussante, son pamphlet a bien du mal à se lire alors comme une dénonciation de la peste brune qui s’étend sur son pays, la Hongrie.
Comment Chistophe Honoré, avec trois pièces dans le In, peut se prévaloir du statut d’artiste associé bis…
Auteur et cinéaste s’adonnant aux joies du théâtre, Christophe Honoré ne prend pas tant de risques de choquer avec Nouveau Roman, chronique amusée de la petite communauté d’auteurs réunis par Jérôme Lindon sous l’égide des Éditions de Minuit. Clin d’œil à une distanciation tout sauf brechtienne, son vaste plateau réunit Duras, Lindon, Robbe-Grillet, Sarraute, Butor et consort, via une troupe qui réunit les générations autant que les talents.
Avec sa bande d’acteurs lâchée en liberté, Christophe Honoré concocte les épisodes d’un Loft de Minuit où la course aux prix littéraires rivalise avec les coups bas que s’infligent cette poignée de plumes à l’incontestable génie. Les observant par le petit bout de lorgnette, Honoré donne le plus souvent le sentiment de cadrer par effraction une réunion des alcooliques anonymes. Brillant pour ceux qui se réjouissent d’une telle désacralisation en forme de happening, le spectacle épuise les autres. Comparaison n’est pas raison, mais on a pu dans la foulée juger des propres talents d’écriture de Christophe Honoré avec deux pièces de son crû à l’affiche du festival.
On avouera être sorti au bout d’un quart d’heure d’Un Jeune se tue, mis en scène par Robert Cantarella, tant les premières images, recyclage de Zombies de Bret Easton Ellis nous semblèrent insupportables. Une scène gore avec un ado témoin d’un accident de la route qui évite d’appeler les secours pour profiter de l’effet d’aubaine du sexe sans défense d’une jeune fille mourante qui pisse le sang.
La Faculté, Alain FonterayLa Faculté, toujours par Christophe Honoré auteur, se déroule sur le campus d’une université. Hélas, il ne s’agit que de la caricature d’une jeunesse découvrant forcément l’homosexualité par le sado masochisme et posant en mini-short en satin pour mieux nous infliger l’image de leurs corps bodybuildés digne des pires couv’ de Têtu. Sans parler du dealer qui ne peut être qu’arabe. Cette âpre vision qui enfonce les portes ouvertes et compile les lieux communs, portée à la scène tel un oratorio baroque par Éric Vigner, déchire les tympans par ses cris d’orfraie...
Quant aux autres Frenchies du festival, aucun ne fait l’unanimité. Mis à part quelques critiques bienveillantes, Stéphane Brauschweig n’a pas soulevé les foules avec sa version soi-disant dépoussiérrée de Six personnages en quête d’auteur. On en reparle dès la rentrée puisque la pièce de Pirandello est à l’affiche du Théâtre de la Colline en septembre. Guillaume Vincent, metteur en scène doué et prometteur, s’est pris lui pour un auteur avec La Nuit tombe. Problème, on sombre d’ennui au bout de dix minutes de ce néo-vaudeville modeux et vain. Si l’on retrouve le critique qui nous a dit : « Tu vas voir, ça fous les jetons un peu comme un film de David Lynch », on lui crève les yeux. Enfin, La Mouette que propose Arthur Nauzyciel dans la Cour d’honneur s’attire les foudres de notre consoeur du Figaro Armelle Héliot qui, sur son blog, dénonce à travers elle « à quel point le festival d'Avignon s'adresse à une petite élite qui s'enchante de son savoir et oublie totalement le public. Cela nous apprend également combien des connivences dignes des milieux politiques empoisonnent les regards. » Sorry Armelle, mais on persiste et signe : Nauzyciel imprime à jamais sa mise en scène dans la légende des grandes œuvres qui marquent l’histoire de la Cour d’honneur. Entre le bal masqué où chacun se coiffe d’une tête de mouette et l’épopée jouée par des personnages qui sont autant d’âmes mortes, cette Mouette s’avère une tragi-comédie austère et le plus bel hommage jamais rendu aux fulgurances du visionnaire Treplev. Fulgurances souvent pudiquement estompées alors qu’elles sont au cœur de la dramaturgie du grand maître russe.
Comment la crise mondiale du capitalisme envahit les plateaux d’Avignon pour le meilleur et le pire...
Un ennemi du peuple, Arno DeclairThomas Ostermeier, lui, met tout le monde d’accord. Avec Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen, il réussit son pari de revivifier la pièce à l’aune de la crise des dettes souveraines et des mouvements du type des Indignés. Poussant le bouchon encore plus loin, le directeur de la Schaubühne de Berlin se paie le luxe de transformer l’Opéra-Théâtre de la place de l’Horloge en une salle de meeting soixante-huitarde avec un micro dans les rangs dont s’empare le public pour dénoncer une démocratie européenne qui est tout sauf participative. Succès énorme, ovation debout, un des moments les plus forts du festival.
Crise toujours : avec 15%, Bruno Messat prétend nous éclairer sur celle, américaine, des subprimes à l’origine de tous nos maux. Las, les divagations arty de ses acteurs usant de tondeuses à gazon pour déchiqueter les listings son bien pauvres et produisent autant de fatigue qu’un discours de banquier.
L’Allemand Nicolas Stermann transforme Les Contrats du commerçant, texte de la Prix Nobel autrichienne Elfriede Jelinek consacré à la crise bancaire, en joyeux bordel de trois heures et quarante-cinq minutes dans le mistral de la cour du Lycée Saint-Joseph. Potache en diable, à la manière d’une soirée de l’Eurovision virant au cauchemar, le spectacle de Stermann a au moins le mérite d’éviter la prise en otage puisque le public peut jouir de sa débauche branquignole sur des téléviseurs installés dans un bar situé à l’extérieur.
Comment va la danse et là où elle va…
Le chorégraphe Jérôme Bel a ouvert le feu salle Benoît XII avec Disabled Theatre, un nouvel épisode de son théâtre documentaire consacré à la troupe des acteurs handicapés mentaux et trisomiques du Theater Teater de Zurich. Plus que jamais généreux dans la forme, on regrette que ce Freak Show émouvant et irrésistiblement drôle ait fait couler des flots d’encre pudibonds en créant le malaise chez les bien pensants.
Disabled Theatre, Christophe Raynaud de LageOn n’en dira pas autant de Very Wetr !, la création pour le festival d’Avignon de Régine Chopinot. Malgré toutes les précautions pour ne pas se faire taxer de colonialisme « maternaliste », la chorégraphe nous donne sur un plateau du « Y a bon Banania » en invitant le groupe Wetr (on prononce Ouetch), découvert lors d’un voyage en Nouvelle-Calédonie-Kanaky. La reine blanche en costume de sauvage punk signé Jean-Paul Gaultier les regarde danser ou jouer au foot depuis le bord du plateau, un sourire ravi digne d’une touriste attendrie par l’exotisme de la situation. Tristes tropiques. On se gardera bien de commenter les exhibitions du Sud-Africain Steven Cohen qui, investissant les dessous de la scène de la Cour d’honneur, ne trouve rien de mieux à faire que de s’emparer du journal d’un jeune juif déporté vers la mort pour le confronter à des films porno zoophiles et à une armée de rats dans des tubes en plastiques. Une performance qui accompagnait la reprise du Berceau de l’humanité, déjà vu à Paris et que l’on ne s’est pas infligé à nouveau. En faisant monter sur scène sa nourrice noire de 90 ans, tout juste vêtue d’un tutu blanc lumineux, et en l’exposant à des images qui mêlent paysages et fist fucking, l’artiste juif, homo et blanc humilie la pauvre femme une seconde fois.
Ni documentaire ni documenté, Puz/zle rappelle que Sidi Larbi Cherkaoui est toujours chorégraphe. Moins bavarde que ses précédentes pièces, la danse et les corps parviennent ici à exister. In extremis. Il leur faut lutter, au propre et au figuré, contre une esthétique kistch digne d’un son et lumière. À commencer par ces cubes en carton, un crime de lèse-majesté dans un site aussi beau que la carrière de Boulbon, située à quelques kilomètres d’Avignon. On n’a rien contre la symbolique du mur (de Berlin, d’Israël, du Mexique…) mais le Cherkaoui citoyen du monde qui ne connaît pas les frontières a tendance à vouloir délivrer un message au détriment d’une véritable écriture chorégraphique. Restent les solos, entre hip-hop et Butô, qui révèlent la puissance et la singularité de chaque interprète.
Comment l’acteur a disparu et qui s’en soucie…
33 tours et quelques secondes, Christophe Raynaud de LageAvec le magnifique 33 tours et quelques secondes , les Libanais Lina Saneh et Rabih Mroué pointent la question du suicide. Et de la liberté de se faire enterrer sans l’aide d’un dieu dans un Liban multiconfessionnel où l’on n’a pas d’autre option que de pouvoir choisir sa religion. Un bureau vide et l’armada électronique d’un ordinateur ouvert sur une page Facebook, d’un portable qui vibre sans cesse et d’un fixe qui prend les messages tandis que l’imprimante crache la copie dans le vide… Tels sont les accessoires de ce portait d’un monde contemporain qui pourrait se passer des humains. Le sujet aurait du inspirer le respect, certains y virent dans la forme une provocation ne pouvant rester sans réponse. Une rumeur a couru dans la cité des Papes : un groupe d’intermittents du spectacle aurait pris son courage à deux mains pour laver l’affront suprême fait à leur profession en perturbant une représentation de ce spectacle osant se dérouler sans acteurs sur le plateau. Rumeur toujours pas confirmée à cette heure.
Dans un mouvement inverse, Sophie Calle s’est jeté en pâture aux visiteurs venus arpenter son exposition dans L’Église des Célestins. Un sanctuaire à l’abandon et au sol en terre battue, comme posé sur un cimetière. L’écrin parfait pour Rachel, Monique, hommage public à sa mère disparue, installation qui mêle photo, texte et vidéo et que Sophie Calle rend plus troublante encore en lisant des pages du journal intime de sa mère. Celle-ci a noirci des carnets de 1980 à 2000 - avec deux interruptions en 1982 et 1983 - et sa fille prétend aujourd’hui les découvrir à mesure qu’elle les lit à haute voix en déambulant dans la nef. « Je la retrouve et je la découvre plus malheureuse que je ne pensais », nous confait Sophie Calle au début de son séjour en Avignon. Supercherie ou non, le geste est une tentative belle et désespérée de combler l’absence, de conjurer la perte. Les visiteurs écoutent la voix de l’artiste et les mots de sa mère diffusés dans des hauts-parleurs disséminés dans l’église. Cette (auto)fiction intimiste est presque une exception dans ce festival où les metteurs en scène prétendent embrasser le monde et restituer ses enjeux économiques, sociaux et politiques. Ou comment faire de sa vie une œuvre d’art qui parle au plus grand nombre…
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