mercredi 10 février

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L'art de la rencontre

INTERVIEW DE BRIGITTE LEFEVRE

Propos recueillis par Mathieu Laviolette-Slanka pour Evene.fr - Avril 2008


Depuis 1994 elle dirige d'une main énergique ce vivier remuant qu'est le ballet de l'Opéra national de Paris. Avec une seule maxime en tête, celle d'ouvrir les yeux de ceux qui ne savent ou ne veulent pas voir la beauté de cet art du mouvement.


Avec le programme 'Balanchine / Noureev / Forsythe' créé et présenté à l'Opéra Bastille, Brigitte Lefèvre souhaite toucher un public parfois frileux au contact d'une danse jugée trop académique, éloignée des réalités et des modes modernes. "Tout faux", répond-elle. Et de parler, avec passion, de cet art justement ancré dans une actualité sans cesse renouvelée par l'apport de nouvelles tendances et de disciplines qu'on n'imaginait pas sur la scène d'un opéra.

Voir le spectacle 'Balanchine / Noureev / Forsythe'

Pouvez-vous présenter cet événement un peu particulier ?

Ce programme est composé de trois moments de danse. Tout d'abord 'Les Quatre Tempéraments' de George Balanchine, véritable génie de la danse, un révolutionnaire qui s'appuyait sur ce qu'il savait, mais qui avait aussi le goût et le savoir d'aller au-delà. Puis un extrait de 'Raymonda', de Marius Petipa et Rudolf Noureev, qui représente la grande artillerie de la danse classique, difficile, élégante, virtuose. Et enfin 'Artifact Suite' de William Forsythe. Ce chorégraphe allait plus loin que Balanchine lui-même, montrant la danse classique comme un plaisir et en explorant toutes les facettes. C'est en fait une sorte de voyage non pas dans la technique classique, qui n'intéresse pas grand monde, mais plutôt dans l'émotion. Les musiques et les ambiances très différentes les unes des autres agissent sur le corps, son comportement dans l'espace, son élan. Finalement, ces trois versions peuvent nous faire sortir de nos idées reçues sur la danse classique. C'est un spectacle idéal pour des personnes qui voudraient découvrir trois chorégraphes sans forcément être des spécialistes de cet art.


Justement, quel langage tenez-vous à ces "non-spécialistes" de la danse qui peuvent parfois être effrayés par le prix des places, ou alors par une vision un peu négative du ballet traditionnel ?

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Tout d'abord, s'il est vrai que certaines places sont chères dans l'absolu, il faut savoir que les billets pour des représentations de danse sont moins onéreux que pour le lyrique. Ensuite, il existe à Bastille comme à Garnier des billets à prix très réduit, entre 5 et 7 euros. Quant à cette vision négative… Personnellement j'adore les ballets en tutus. Et je ne suis pas la seule. Nous avons fait une tournée dans toute la France, et j'ai rencontré des gens extrêmement heureux d'assister à des ballets classiques. Aujourd'hui, le moderne est souvent mis en avant, et on oublie qu'il existe une technique classique - elle en devient même exotique. C'est un savoir, qui s'appuie sur une éducation artistique très poussée. La réputation que nous avons d'être la première troupe du monde ne s'est pas construite en un jour. C'est beaucoup de travail, de rêves, de pragmatisme et de poésie. Et le public le ressent. Culturellement, nous leur appartenons. Il faut un peu plus de dix ans pour former un corps à la danse classique, et toute une vie pour en devenir l'interprète. Forcément, un mythe se construit autour de cette éducation - nous sommes une sorte de légende. Mais une légende qui bouge, qui se confronte à d'autres légendes comme le ballet du Bolchoï ou le New York City Ballet, prête à remettre son titre en jeu à chaque fois.


La danse classique n'a donc rien de figé...

Quand j'entends dire qu'il faut "dépoussiérer" la danse, je ne me sens pas concernée : la poussière se dépose quand on ne danse pas les oeuvres, et nous les dansons, nous les renouvelons. C'est aussi ce qui m'excite terriblement dans cette responsabilité du service public : on ne doit pas se contenter de ce que l'on sait ; au contraire, nous avons le devoir de continuer notre apprentissage, de découvrir et de faire découvrir, inlassablement. Et cette démarche est payante : entre Bastille et Garnier on compte environ 300.000 spectateurs, très composites. L'empathie est forte avec la troupe, l'influx d'énergie évident.


Une réputation internationale, un budget pharaonique… Comment trouve-t-on sa place humaine dans l'Opéra de Paris ?

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L'Opéra de Paris est en effet un immense paquebot, qui peut être dur à contrôler. En ce qui concerne le ballet, c'est une sorte de miroir aux alouettes. L'apprentissage y est difficile pour les enfants, certains arrêtent très tôt. Mais on en mesure très rapidement les périls comme les bonheurs. Il est vrai qu'on donne beaucoup de soi sans être sûr du retour. Aujourd'hui la carrière d'un danseur n'est pas plus compliquée que dans d'autres professions. Je n'aurais pas du tout aimé être un "jeune" aujourd'hui : on avait la chance de pouvoir risquer des choses. On avait le choix. Maintenant la vie pardonne moins. Il est vrai néanmoins qu'il y a une considération à avoir pour ces danseurs. En plus de l'apprentissage dont j'ai parlé, leur carrière - à l'Opéra en tout cas - s'arrête tôt, vers 42 ans. A cet âge le corps n'est plus aussi capable de fournir l'effort qu'on lui demande. Et même si c'est un métier avec des avantages, comme les tournées ou une certaine sécurité de l'emploi, les salaires sont loin d'être impressionnants. En tant que directrice de la danse, je me dois d'accompagner chacun dans son évolution au sein de la compagnie.


Quel est votre rapport à certains de ces danseurs qui deviennent, littéralement, des "stars" ?

Quand j'étais petite, je pensais que j'habitais dans un grand géant, qui lui-même habitait dans un autre géant, et ainsi de suite. Le ballet représente environ 200 personnes : les danseurs, mais aussi les maîtres de ballet, les kinésithérapeutes, les médecins… Rapportés aux 1.600 salariés de l'Opéra de Paris, ce n'est pas grand-chose. Mais cette troupe réactive pardonne peu de choses. Alors on se trompe, on tâtonne et on recommence, on a de grands moments de bonheur, des doutes et aussi parfois des instants de détresse. J'ai dansé en même temps que Laurent Hilaire ou Clotilde de Vayer, les maîtres de ballet actuels, je surveille la carrière des plus grands danseurs d'aujourd'hui. J'ai beaucoup d'estime et d'admiration pour la plupart d'entre eux. Mais mon rôle n'est pas d'être impressionnée par ce bruissement humain. Il est d'être à la hauteur de ses exigences.

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