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INTERVIEW D'ARTURO BRACHETTI Arturo Brachetti se met à nu

Propos recueillis par Faustine Amoré et Julie Dufay pour Evene.fr - Juin 2005 - Le 23/06/2005

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INTERVIEW D'ARTURO BRACHETTI

Jusqu'au 31 juillet 2005, le prodigieux Arturo Brachetti investit le théâtre Mogador pour un show à couper le souffle. Le maître de l'illusion a accepté de nous accueillir en toute simplicité, autour d'un vrai café "italiano". Confessions d'un homme dont la garde-robe dépasse l'imagination…

A l'instar de vos personnages, y a-t-il un ou plusieurs Arturo Brachetti ?

Un seul, malheureusement ! Ce métier est très fatiguant, je transpire beaucoup et j'aimerais parfois que quelqu'un aille travailler à ma place !

Vous aimeriez avoir un double ?

Oui, même un clone ! Mon producteur veut me cloner. J'aurais au moins de temps en temps une semaine de vacances !

Comment en êtes-vous arrivé à cette conception du spectacle de magie ?

Petits bouts par petits bouts. Enfant, j'étais timide : les tours de magie ont été un moyen de me "venger" socialement, car j'étais toujours à l'écart. On me mettait à la poubelle pour rigoler. J'étais le plus petit, le plus mince, et nul en football de surcroît, ce qui est terrifiant pour un italien. Réaliser des tours de magie - que le prêtre du séminaire où j'ai été éduqué m'avait appris - me rendait intéressant aux yeux de mes copains. Mais j'étais toujours timide, alors je me déguisais. En chinois, pour les ombres chinoises ; en indien pour la corde indienne, etc. Se déguiser est comme mettre un masque. Derrière le masque, tout le monde est plus fort. C'est une carapace, un rôle que l'on joue, c'est plus facile d'oser. Je me suis pris d'affection pour le déguisement. Et tout le monde me disait : "il n'y a plus personne qui fait de numéro de métamorphose où l'on change constamment de personnage. Pourquoi ne continues-tu pas à faire ça ?" J'ai commencé avec 6 personnages : j'en ai maintenant 350. C'est un beau voyage que je fais tous les soirs, avec tellement de facettes : des hommes, des femmes, des enfants, des vieilles femmes. J'ai parfois l'impression d'avoir vécu plusieurs vies.

Vous avez le sentiment d'avoir pris une revanche par rapport à votre enfance?

Quand je vois les gens de mon âge, je les trouve tristes, déprimés, ils font un travail qui ne leur plaît pas. Je ne me sens pas vieux. Je n'ai pas gâché ma vie et surtout j'ai moins de soucis. Je fais un travail qui me plaît.

Comment choisissez-vous les personnages que vous interprétez ?

Je ne fais jamais un personnage pour le personnage. Je commence par une idée, que je mets ensuite en forme par les personnages. Si je veux faire une parodie de film, je le regarde évidemment, j'observe le personnage et le recrée par rapport à l'idée que je veux faire passer. Jamais le contraire. Dans mon spectacle, je consacre une demi-heure à une série sur le cinéma, inspirée des films hollywoodiens des années trente. Ces pastiches, que je voyais au séminaire le dimanche matin quand j'était petit, m'ont forgé une culture ironique que je transpose aujourd'hui sur scène. Je ne m'intéresse pas aux films fantastiques actuels : c'est au souvenir que j'attache de l'importance.

Vous faites penser à Charlie Chaplin, pour les aspects muet, burlesque et chorégraphique. D'où vous vient cette affection pour ce personnage ?

Avant de faire du cinéma, Charlie Chaplin faisait du théâtre. Il a commencé comme Buster Keaton à l'âge de 8 ans dans la troupe de ses parents. Il vient du théâtre de la pantomime, uniquement visuel. Ce théâtre est international, il dépasse les frontières. Je suis fasciné par ce travail. C'est aussi pour cela que je suis admiratif du travail de Federico Fellini , ou de Peter Greenaway . J'ai vu dernièrement un spectacle extraordinaire de James Thiérée, le petit-fils de Charlie Chaplin : c'est un génie. Il fait un spectacle totalement nouveau, visuel, touchant, poétique, drôle. Tout comme lui, je fais des recherches dans le théâtre onirique.

Sachant que votre spectacle est universel, en profitez-vous pour faire passez un message ?

Le message du spectacle est très simple. Je retourne dans le grenier de mon enfance pour me débarrasser de tout. Mais à la fin du spectacle, je décide finalement de tout garder. Il y a, dans cette valise du passé, une partie de nous qui doit toujours nous suivre. C'est une sorte de valise intérieure, la valise de l'enfance que l'on peut ouvrir de temps en temps pour rêver encore. Nous sommes tous des adultes qui faisons des bêtises comme les enfants : ça nous rend joyeux, ça nous permet de redevenir innocent un moment, loin des tracas du quotidien. Un besoin de liberté !

La réouverture de cette malle est-elle survenue par hasard ou par nécessité ?

Il y a trois ans, j'ai connu une période de réflexion. J'ai vécu jusque-là comme un gamin : pas de maison, je vivotais à droite et à gauche la voiture pleine de gadgets. Entre 18 et 40 ans, j'ai vécu comme un gipsy du show-business à travers l'Europe. Il était temps de faire un bilan. Je me suis dit que j'arrivais à la moitié du voyage de la vie. Ce bilan n'a pas été facile, j'ai eu peur de changer. Mais je suis plus serein maintenant.

Que pensez-vous du public français ?

Il a littéralement changé ma vie. J'ai eu mon plus grand succès ici, en 2000, lorsque j'ai remporté le Molière pour mon one man show. Depuis presque vingt ans que je joue tous ces personnages, c'est seulement ici que mon travail a porté ses fruits.

C'est donc réellement grâce à la France que vous connaissez le succès d'aujourd'hui ?

Grâce à la France et au Québec, au public et aux médias. Avant je faisais toutes sortes de pièces en Italie : théâtre traditionnel, intellectuel et même dramatique. En octobre, je vais retourner en Italie et jouer dans de grands théâtres populaires.

La concrétisation de votre rêve d'enfant ?

C'était un grand rêve en effet. Mais mon rêve ultime est New York. Je n'en suis pas loin, surtout que personne au monde ne fait ce genre de spectacle. Woody Allen est venu me voir pour Noël, il compte me présenter à Broadway.

L'art des transformations a disparu depuis Fregoli, dans les années 1920. Avez-vous l'impression de vous l'être réapproprié ou d'avoir créé un nouveau genre ?

Je recrée un genre : le théâtre de la merveille, de la métamorphose. Tout a été fait dans le théâtre : on ne peut que recréer. Je réinvente donc le théâtre magique, devenu trop stérile, dans lequel on fait des tours pour faire des tours. Je préfère faire des tours pour raconter une histoire : c'est beaucoup plus fort, et le public en garde un souvenir émotif. C'est comme chanter des notes… C'est inutile, il faut chanter des chansons !

Quelle est la question que l'on vous pose le plus souvent ?

Comment tu fais ? Quel est ton truc ? Etes-vous deux ?

Alors ?

J'ai une équipe très organisée. Entre le moment auquel je suis "à poil" et celui où je suis habillé, il se passe maximum 8 secondes. Je trouve tous mes accessoires dans les coulisses à un endroit précis. Pendant que j'enfile mes chaussures, quelqu'un me met un T-shirt. J' arrive souvent sur scène en ajustant le costume. Le public ne s'en aperçoit jamais, car il y a l'impact du changement total. Je rattrape les détails au fur et à mesure. On pense que je n'utilise que des costumes truqués. Je n'en utilise que rarement : la plupart du temps, ils se cassent !

C'est vrai que vos costumes sont spectaculaires.

Oui, mais très lourds ! La crinoline de Scarlett O'Hara pèse 26 kilos. C'est très fatiguant et il faut rester concentré sur le jeu de scène.

Quelle est la première chose que vous avez envie de faire en sortant du spectacle?

Dormir, aller sur Internet et dédier les jours de relâche au sexe ! J'ai besoin de déstresser. Tout repose sur mes 64 kilos, vingt fourmis vivent grâce à mon travail : les techniciens, leur famille, les gens du bureau, du théâtre, de la publicité. Je me réveille parfois au milieu de la nuit avec des angoisses. Mon psy me dit que c'est normal ! J'angoisse de sentir toute cette machine qui repose sur mes épaules. Je fais donc très attention : je mange sainement, je ne fume pas, je ne bois pas, pour assurer le spectacle. Je me suis créé ce monde et je m'y sens important. Je ne me sens pas inutile sur la planète. Pour le moment, en tout cas ! Je suis optimiste mais réaliste.

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