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INTERVIEW DE KHALID TAMER Un festival en or
Propos recueillis par Thomas Yadan pour Evene.fr - Février 2008 - Le 25/02/2008
Du 1er au 8 mars 2008 a lieu la 5e édition du Festival au féminin, ensemble d’événements artistiques pluridisciplinaires dans différents lieux de Paris tels le Lavoir moderne, la Manufacture des Abbesses ou la bibliothèque de la Goutte d’Or. Rencontre avec le directeur artistique Khalid Tamer pour évoquer cette exaltation de l’altérité.
Théâtre, danse, expositions photographiques, concerts, stand-up, lectures, débats, projections… De Londres au Mali en passant par le Maroc, c’est un ensemble riche en diversités culturelles et en symboles que nous offre la cinquième édition du Festival au féminin. Et c’est au sein du local accueillant et coloré de la compagnie Graines de soleil, en plein quartier de la Goutte d’Or, que le chaleureux et opiniâtre directeur artistique Khalid Tamer a accepté d’évoquer la genèse de ce projet et les singularités de la version 2008. Prologue à une objectivation lucide, engagée et artistique de la condition féminine.
Comment est née la compagnie Graines de soleil ?
Nous étions des copains de théâtre, tous marocains. Nous avions envie d’exister. Auparavant, il n’y a avait ni Fadela Amara ni quelques Beurs présents dans le milieu du théâtre. Donc, cette compagnie a eu pour objectif de révéler des "gens du soleil". Et le théâtre a été avant tout un lieu de rencontres et d’épanouissement. Le premier spectacle que nous avons monté avec la compagnie, c’était ‘L’Ile aux esclaves’ de Marivaux. Mais, rapidement, nous avons pris conscience que nous commettions la même erreur que les autres : s’enfermer dans notre identité culturelle. On a alors décidé d’ouvrir la compagnie à "l’Autre". Des Allemands, des Espagnols, des Chiliens, des Africains de l’Ouest, etc. nous ont vite rejoints. Cette multiculturalité, assez représentative de la France d’aujourd’hui, s’est avérée extrêmement enrichissante.
Pourquoi créer un festival à partir de cette compagnie ?
Antigone (c) Alain Julien Le théâtre de la compagnie a toujours été engagé. Il s’inscrit dans des problématiques, des causes actuelles. Quand je regarde le monde, je me sens concerné par de nombreux combats et j’ai envie d’en parler. Au départ, nous avons été touchés par la condition des femmes afghanes - avant le 11 septembre 2001. Nous avions entrepris toute une série de lectures autour de ces femmes. Nous sommes partis les présenter au Sénat. C’est à partir de là que nous avons décidé d’en faire un atelier et de présenter ce travail tous les 8 mars au Lavoir moderne parisien. Puis nous avons créé un événement de quatre jours et, face au succès, prolongé à huit jours. Aujourd’hui, nous en sommes à la cinquième édition de ce festival qui est devenu une véritable aventure humaine.
Le festival a donc évolué ?
Oui ! En termes de lieux et d’artistes. Le festival se produit sur dix lieux différents. On est à plus de trente spectacles, trois expositions, une dizaine de concerts, danses, théâtres, etc. Mais surtout, il est de plus en plus ouvert, sans communautarisme.
Cette année, le festival a pour thèmes l’altérité et les violences faites aux femmes. L’engagement semble fondamental ?
Koulouskout ou applaudis (c) Arnaud Thomas Il y a deux choses. Le côté artistique et les violences faites aux femmes. La seconde est très importante. On en parle avec détermination car c’est un sujet contemporain avec, entre autres, la prostitution. Un jour, j’ai reçu un courrier d’une femme africaine qui était venue en France pour travailler à l’usine et qui s’est retrouvée à faire le trottoir. A partir de ce moment-là, je me suis dit que lorsque l’on regarde une prostituée, on ne peut pas savoir d’où elle vient, quelle est son histoire. Il s’agit avant tout de changer son regard. Quand on parle de violence, on parle souvent des femmes battues par leur mari mais rarement de l’esclavage sur le trottoir. C’est précisément ce corps, violenté, violé, vendu qui nous intéresse cette année.
Vous insistez également sur la pluridisciplinarité du festival...
C’est essentiel ! On a, par exemple, un spectacle de danse qui traite de la prostitution. La danseuse racole un client et lui propose un solo de danse en cabine individuelle. C’est une mise en scène très singulière de la prostitution qui pose des questions, incite à la réflexion. Il y a aussi une grande dame de la musique populaire marocaine, Hajja Hamdaouia. Dans les années 1940, elle chantait les louanges de la femme libre dans les cabarets où elle fumait et buvait. Elle était alors conspuée, traitée de prostituée. Aujourd’hui, on chante cette artiste parce qu’elle représente la liberté. Toute sa vie a été un combat de femme libre. Sa participation au festival est un beau symbole d’un engagement sincère et courageux. Vous avez également les Sea Girls, un groupe de cinq jeunes filles complètement déjantées. Ainsi, on travaille en profondeur sur des sujets graves mais on tient à préserver une certaine légèreté avec par exemple, une version très originale d’’Antigone’ ou le stand-up au féminin.
Vos choix artistiques ne connaissent pas de frontières ?
Les Sea Girls (c) Jean Laurent On est dans une société cosmopolite. Le festival essaie de préserver l’énergie que provoque la rencontre de cultures différentes. On a invité des filles de l’île de la Réunion, des chanteuses maliennes, Susheela Raman, londonienne, qui propose un magnifique mélange de musique traditionnelle indienne et d’inspirations anglo-saxonnes… C’est une particularité de la Goutte d’Or. Ses odeurs, ses couleurs, ses voix. J’aime évoquer les voix parlées ou chantées de la Goutte d’Or. Il y a cinquante-six nationalités qui se côtoient dans ce quartier. Mais si le festival se veut "engagé", il ne faut pas oublier l’importance de l’artistique. Je veux voir des spectacles de qualité car on en profite pour essayer d’éduquer le public. Et les gens ne se trompent pas. D’habitude, Hajja Hamdaouia chante devant plus de 1.500 personnes. Pour le festival, elle va jouer dans une salle de 120 places avec le même bonheur, le même enthousiasme. On essaie avant tout de montrer que les actions sociales et artistiques peuvent être compatibles.
Ce festival s'adresse donc à tous ?
On travaille sur du tarif de théâtre, de 7 à 15 euros, avec certains spectacles gratuits pour les gens qui n’ont pas trop les moyens. On travaille également avec les associations de la Goutte d’Or et d’Ile-de-France afin de proposer des tarifs de groupe. On insiste sur l’accès à la culture pour tous. Ce qui est beau - et que l’on constate depuis cinq ans - c’est le mélange des publics. On a des spectateurs qui viennent d’associations et d’autres qui ont vu une annonce dans Libération, Le Monde ou Télérama avec qui nous sommes partenaires. C’est un festival très ouvert.
Parlez-nous de vos parrains...
On a souvent eu des femmes. Cette année, on a pensé mettre un homme. On a choisi l’essayiste, comédien et metteur en scène Koffi Kwahule qui propose un atelier théâtral avec un groupe de femmes du quartier. Il a accepté avec plaisir car il se trouve que le festival intègre très bien son écriture. Je suis honoré d’avoir comme parrain cet homme qui défend la cause féministe. L’autre personne, c’est Anne Hidalgo. Je sais qu’elle est deuxième adjointe du maire de Paris mais ça n’a pas de rapport. En réalité, c’est la première à avoir cru et soutenu ce projet. Elle arrive en fin de mandat et il me semblait important de lui rendre hommage. C’est purement personnel, une espèce de reconnaissance et de gratitude.
Quelle est l’idée fondamentale que vous voulez transmettre aux spectateurs à travers ce festival ?
Changer de regard sur les gens et essayer avant tout de comprendre l’autre. L’humanité c’est regarder l’autre sans le juger avec l’envie insatiable de le rencontrer. Et ces spectacles sont simplement des rencontres avec cette multitude de femmes étonnantes.
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