Le Figaro

INTERVIEW D’OMAR PORRAS Porras lève le masque

Propos recueillis par Valérie Maureau pour Evene.fr - Février 2008 - Le 25/02/2008

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INTERVIEW D’OMAR PORRAS

Dans le fourmillement du foyer du théâtre des Abbesses, Omar Porras nous reçoit. Sans langue de bois, le metteur en scène parle du théâtre, de l'imaginaire et finalement... de la vie.

Après 'Don Juan' et 'Ay ! Quixote', Omar Porras revient sur le duo maître et valet avec 'Maître Puntila et son valet Matti' et s'attaque pour la première fois à Brecht. La pièce, écrite pendant l'exil de l'auteur en Finlande, évoque avec humour et poésie la relation de deux hommes que tout sépare. Le metteur en scène influencé par le théâtre asiatique ou encore la commedia dell'arte a fondé son travail sur l'introspection du corps du comédien. Avec son accent colombien piquant, il nous expose sa conception du théâtre.

Vous avez créé le Teatro Malandro, travaillez-vous toujours pour autant avec la même équipe ?

Malandro est une troupe fixe avec un noyau dur qui grandit ou se réduit parfois. Par exemple, Juliette Plumecoq-Mech n'appartient pas à la compagnie, mais aujourd'hui, elle joue avec nous et fait partie du Teatro Malandro. Nous aimons aller à la rencontre d'autres artistes.

Dans vos mises en scène, vous mélangez des traditions théâtrales d'horizons divers. Pensez-vous que ce genre d'influences soit nécessaire à la création artistique ?

Le monde n'est plus celui d'il y a trente ou quarante ans. Notre époque est celle du mélange : notre culture, notre théâtre sont métissés. Je ne cherche pas à faire ici ce qu'on fait en Colombie, ni à imiter là-bas ce qu'on fait en Europe. C'est l'amalgame des cultures qui fait la richesse du travail artistique.

Comment définiriez-vous votre théâtre ?

Nous travaillons les grands classiques, mais ne cherchons pas à faire parler uniquement la conscience, la raison ou le verbe. Nous cherchons à fuir la tyrannie de la parole. Il y a d'autres langages que nous développons comme celui du corps, du geste, de l'espace ou de l'objet. Nous cherchons l'harmonie entre la raison et l'intuition.

Le corps est primordial dans votre approche du théâtre. Comment s'établit la relation entre l'acteur et le personnage ?

(c) Marc Vanappelghem Un comédien construit son personnage au fur et à mesure de la création. Le personnage naît de l'intérieur de l'acteur. Ce dernier lui apprend à marcher, à parler, à se défendre et à attaquer aussi. L'acteur a en lui, dans sa tête mais aussi dans sa colonne vertébrale, plusieurs créatures. Pour les mouvoir, il faut qu'il déterre des émotions venant de traditions lointaines. Ces mouvements sont gravés dans sa mémoire corporelle, mais la conscience les étouffe. En tant que metteur en scène, mon travail consiste à faire sortir ces créatures enfermées dans le comédien. Comme pour accoucher d'un enfant, l'acteur a besoin d'une sage-femme : le metteur en scène doit être un accompagnateur. Il ne donne pas seulement des ordres, mais il oriente l'acteur dans son cheminement. Il lui fait comprendre quand il est perdu. Etre perdu, c'est prendre conscience de ses limites. C'est quand l'acteur perçoit ses propres limites qu'on est à l'endroit le plus intéressant : le début du travail. Sans contrainte ni difficulté, le jeu serait simplement une répétition sempiternelle d'un savoir-faire.

Tous vos comédiens portent un masque. Pourquoi travaillez-vous avec cet élément ?

Le masque existe dès le début de notre travail. On passe parfois des mois entiers à travailler sur les masques. Et tout ce travail nous aide à prendre conscience de son utilité. Le masque est un révélateur, un outil de travail qui permet à l'acteur d'aller au-delà de lui-même, de quitter son ordinaire, d'atteindre l'extraordinaire. Il touche presque au sacré.

Juliette Plumecoq-Mech joue un Matti touchant par sa lucidité. Donner un rôle masculin à une femme, est-ce lui donner un masque de plus ?

(c) Marc Vanappelghem Pour moi au théâtre, il n'y a pas de sexe, pas de race, pas de couleur. L'espace-temps dans mon théâtre n'existe pas non plus. Le seul endroit que nous privilégions dans la création, c'est l'imaginaire. C'est un lieu commun, existant dans toute aventure humaine. Pour chaque homme, l'imaginaire est un pays que l'on visite souvent. Mais on le méprise souvent aussi, en ne lui donnant pas la valeur qu'il a dans la vie ordinaire. Cette capacité de rêver, créatrice, réside en chacun de nous. Nous ne cherchons pas une logique linéaire préétablie, mais privilégions la possibilité de chercher d'autres sentiers, et même de construire nos propres chemins. Ce n'est pas dans un désir héroïque ou conquérant, mais simplement par nécessité de quitter l'espace traditionnel qui souvent prétend être la voie définitive.

Après Don Juan ou Don Quichotte, voilà une nouvelle relation de maître et valet. Pourquoi revenir sur ce tandem théâtral ?

Travailler sur un duo maître et valet n'était pas un objectif en soi. Nous sommes arrivés par hasard à ces parallèles avec les précédents spectacles. A partir de cette fable sociale et politique, nous voulions en faire une lecture plus poétique, plus enfantine aussi. Mais en disant "enfantine", nous ne dénigrons pas la force politique que peut avoir une telle réflexion. Le monde est prétentieux, il s'affirme comme celui du savoir. Or ce qui intéresse notre troupe, c'est la liberté du rêve, la liberté du plaisir. Aujourd'hui au théâtre, la joie est un interdit. Il faut être sérieux et plisser le front pour bien le montrer. Pour nous, c'est dans le travail qu'on est sérieux.

Il y a beaucoup d'humour dans le spectacle. Comment arrivez-vous, dans une fable si noire, à établir des liens avec Chaplin ou Benny Hill par exemple ?

(c) Marc Vanappelghem Nous n'inventons rien ; nous sommes des passeurs. Tout ce que nous connaissons nous nourrit. Chaplin, Joséphine Baker, Goldoni, Euripide, Shakespeare, Molière, le théâtre de rue, les masques balinais, la commedia dell'arte, la musique brésilienne ou celle de Bourvil, voilà notre matériau. Nous faisons notre élixir avec l'empreinte qu'il laisse sur nous.

Vous avez mis en scène des opéras, Shakespeare, Euripide, Jarry, les auteurs espagnols du Siècle d'or. Y a-t-il des genres que vous ne voudriez pas aborder ?

"La beauté me ravit partout où je la vois", dit le Don Juan de Molière. Je me laisse surprendre. Je ne privilégie pas un genre particulier dans mes lectures. Je ne lis pas que du théâtre. Je pourrais monter aussi bien une pièce de boulevard qu'une zarzuela (1). Le théâtre est dans tout. Si dans le kiosque avant de prendre le TGV ou l'avion, je trouve une revue quelconque et qu'elle m'inspire, j'y prends la matière qui m'intéresse.

Une question est reprise pendant toute la pièce : "Qu'est-ce qu'un homme ?" Quel est l’écho à cette phrase dans votre travail ?

Je crois que c'est une question qui n'a pas de réponse. Je fais du théâtre parce que justement je me pose cette question. On ne monte pas de pièce sans s'interroger sur la place de l’homme, sur ses choix. Mais j'ai aussi envie d'interroger les acteurs et qu'ils s'interrogent à leur tour. Dans cette pièce, Brecht nous demande ce qu'est un homme. L'homme est la créature la plus surprenante, la plus riche comme la plus misérable. Il est à la fois créateur et destructeur.

Quel a été le déclic pour monter Brecht ? Auriez-vous pu l’aborder avant ?

(c) Marc Vanappelghem Je crois que oui, si j'ai pu monter Euripide. Brecht n'est pas plus compliqué qu'Euripide, Shakespeare ou Cervantès. Il y a un mythe un peu étrange qui fait de Brecht un auteur difficile... Il y a dix ans, le groupe n'était pas prêt. Mais la pièce aujourd'hui pouvait rassembler toutes les questions qu'on s'était posées sur le théâtre, sur la vie.

Vous êtes colombien, vous vivez en Suisse, vous travaillez en France, quel regard portez-vous sur les scènes européenne et sud-américaine ?

Le travail de l'artiste dépend toujours des conditions sociales, politiques et économiques de son continent. Aujourd'hui, on est dans un monde où la communication est tellement vaste que, dans le milieu théâtral, il y a une certaine ressemblance des intérêts esthétiques d'un continent à l'autre. Mais les conditions de vie font que les résultats artistiques sont très différents. Aujourd'hui la scène européenne est en grand questionnement et, à mon avis, il ne faut pas négliger les alternatives culturelles et esthétiques que sont l'Amérique et l'Afrique.

(1) Une zarzuela est une opérette ou opéra-comique espagnole, née au milieu du XVIIe siècle, où alternent la déclamation et le chant.

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