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04/02/2012 06h00 Bravo !
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INTERVIEW DE JEROME DESCHAMPS ET MACHA MAKEIEFF Joyeuse détresse
Propos recueillis par Mathieu Laviolette-Slanka et Thomas Flamerion pour Evene.fr - Avril 2009 - Le 21/04/2009
Entre leur mise en scène de 'Salle des fêtes' à Chaillot, l'exposition Jacques Tati à la Cinémathèque, les costumes à vérifier et l'Opéra-Comique à diriger, Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff ont un agenda chargé. Les minutes passées avec eux sont d'autant plus précieuses.
Jérôme Deschamps nous reçoit chez lui. C'est-à-dire dans un lieu qui tient à la fois du musée des archives, de la salle de répétition, de l'entreprise de production. Dans ce phalanstère spectaculaire, il nous évoque bien sûr ses liens avec ce clown absurde qu'était Jacques Tati, mais aussi son rapport à un art du spectacle fondé sur l'intime, le petit rien qui dit beaucoup. Macha Makeïeff, entre deux répétitions au théâtre de Chaillot, confirme : "L'être humain est paumé, à côté de la plaque. Mais de temps en temps, il a des moments de fulgurance, qui valent la peine d'être captés et exposés sur scène."
Vous vivez, répétez et produisez vos spectacles au même endroit. C'est une manière de placer l'art au coeur de votre vie ?
Nous avions envie, Macha et moi, de trouver un lieu qui nous ressemble, qui nous donne du temps pour vivre notre aventure artistique et pour nous amuser. J'ai toujours été choqué par les théâtres construits sans salle de répétition. On pensait à tout, au public, aux bureaux, mais pas aux artistes. C'est terriblement grave d'éloigner les corps dirigeants d'une institution des artistes qu'ils accueillent. Quand Charlie Chaplin travaillait en studio, il faisait toujours venir ses équipes aux répétitions, et changeait un élément de décor, une réplique en fonction de leurs réactions. J'ai suivi sa démarche : ici, l'équipe costumes est à côté de l'équipe de production, la machine à coudre jouxte des vieilles bobines de Jacques Tati. Nous avons organisé ce lieu de fabrication comme un endroit où les forces et les idées peuvent se croiser sans arrêt.
Dans vos spectacles, on a souvent l'impression de regarder des chantiers faits de bric et de broc. Comment travaillez-vous ?
Le metteur en scène est un accessoire. Il sert de passeur, il essaie de tendre la bonne clé à ses équipes artistiques. Les artistes dramatiques travaillent à l'aide de forces et de sentiments très puissants, mais aussi très secrets. C'est une énergie intime que nous essayons de canaliser. Après avoir lu un texte, je n'ai jamais une idée très précise de ce que je veux. Ce serait contre productif. J'attends plutôt de voir ce que me propose le comédien. Pendant les répétitions, il y a certaines choses dont on ne peut pas parler, parce qu'elles sont trop intimes. En revanche, on sait qu'elles sont là. L'élégance et la magie du métier est de reconnaître, d'accepter cette pudeur. Je suis constamment à la recherche de cet échange fragile. Certains artistes souffrent en présence du public. C'est un tiers nécessaire, mais pas toujours agréable.
Dans votre démarche, quel rôle l'improvisation a-t-elle ?
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| Voir les photos de Macha Makeïeff |
Il faut savoir à quel moment la faire intervenir. Antoine Vitez parlait d'un théâtre de l'"ici et maintenant", et nous travaillons ainsi. Ce qui m'intéresse c'est de tendre des perches de façon à faire surgir des choses inattendues. Pour nous, mais aussi pour l'artiste lui-même. Sans faire de psychologie de comptoir, le moindre geste peut devenir porteur de sens. Un mouvement anodin, justifié par un vécu, une expérience, devient unique et révèle les pans d'une histoire qui n'existe pas dans le scénario. J'aime ces arrière-plans qui enrichissent un spectacle de manière mille fois plus subtile que des effets de mise en scène ou un texte prétendument profond. Lors du casting de 'Salle des fêtes', nous avons rencontré Tiphanie Bovay-Klameth. Elle était assise, au milieu de la pièce, ne faisait rien de particulier. Et soudain, j'ai vu des vaches, une ferme apparaître derrière elle. Son personnage et son univers se sont imposés à nous. Quand on la voit laver le sol dans le spectacle, elle n'est pas seulement une femme de ménage brimée. En donnant d'elle-même, elle apporte beaucoup plus qu'une simple composition, et ça se voit.
Comment ce type de création s'accommode-t-il de l'esthétique absurde, déjà présente chez les Deschiens, et dans la plupart de vos projets ?
On ne fabrique pas de l'absurde gratuitement. Notre volonté n'est pas de mettre en scène un type avec un pot de chambre sur la tête et de voir ce que ça fait. C'est le décalage qui me semble important. Pour Jacques Tati, ce qu'il y avait de plus absurde était d'exister. Dans toute son oeuvre, il n'a fait que parler de la difficulté de s'adapter au monde, de cette horreur qu'il y a à entrer dans l'univers des grands. Cette détestation d'être un homme, on l'a tous vécue un jour ou l'autre. Aller au boulot, payer ses factures pendant des années pour mourir ensuite, exactement comme son père et son fils, pourquoi faire ?

Jacques Tati serait-il le plus grand pessimiste du XXe siècle ?
Affiche originale de l'exposition Jacques Tati à la Cinémathèque de ParisC'était à double tranchant. D'un côté il montrait dans son oeuvre le malaise d'un type qui ne s'intègre pas au monde du travail, qui est rejeté par les autres, décalé dans sa propre société, accusé de forfait qu'il n'a pas commis, sans femme dans sa vie... De l'autre côté, il met dans son monde une candeur, une naïveté d'enfant. Il se déguise avec des chapeaux, des lunettes, des grosses voitures, il met des pièces dans un parking... Il fait "comme si". La détresse et la solitude n'en ressortent que mieux.
Deux sentiments qui seraient les fils conducteurs de vos créations ?
Tati et nous avons des points communs dans le fait de réaliser des spectacles qui, même s'ils sont pleins d'humanité, ne font pas de cadeaux au public. 'Salle des fêtes', c'est quand même rugueux. 'Playtime' ou 'Les Etourdis', on n'en ressort pas forcément heureux. J'aime cette provocation, aller contre l'attente ambiante. Il est très facile de faire une belle mise en scène avec de belles choses – des beaux sentiments, des cascades, des effets spectaculaires. Encore une fois ça m'intéresse moins que ce rien, ce néant de l'existence qui nous parle de manière violente de la solitude des gens. Aujourd'hui, le sentiment d'abandon est évident. Je veux être au service de ce moment tragique.
Pourtant, on rit beaucoup dans vos spectacles.
Certaines personnes me disent que mes spectacles les font pleurer. Pour moi, le rire ou les larmes, c'est pareil. Le comique, le vrai, est toujours fondé sur des histoires tragiques. Je ne supporte pas les gars qui racontent des histoires drôles ; il me donnent le bourdon, parce que la plupart du temps, c'est gratuit. Regardez les Chaplin, les Keaton : il y a dans tous leurs films un fond mélancolique évident. C'est le seul traitement qui permet de faire de l'humour de manière honnête.
A propos de 'Salle des fêtes', vous avez évoqué "un spectacle fait de fins du monde, où tout s'écroule". Vous vous battez contre le néant ?
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| Voir les photos de J. Deschamps |
Je suis issu d'un milieu dans lequel je devais être polytechnicien, prêtre ou général, mais je ne me voyais pas particulièrement là-dedans. Quand je suis entré au lycée Louis-le-Grand, j'ai pu m'échapper par le biais du théâtre, en rencontrant des gens comme Patrice Chéreau ou Jean-Pierre Vincent notamment. Le Conservatoire, la Comédie-Française m'ont aussi révélé que j'avais des choses à dire. Mais l'essentiel est de pouvoir soutenir les autres, leurs projets. Je me sers de ma notoriété et de mon parcours pour ça. Aujourd'hui nous sommes les producteurs du groupe Moriarty, j'accompagne Sylvain Chomet, le réalisateur des 'Triplettes de Belleville', pour qu'il mène à bien son prochain film…
Jérôme Deschamps, vous êtes également le directeur de l'Opéra-Comique.
La gloire du titre, c'est bien beau mais ce n'est rien en comparaison du projet, qui est insensé. Encore deux ans, et plus personne ne saura qui est Auber. Quand je croise certains groupes de jeunes qui visitent les locaux de l'Opéra-Comique, je me dis qu'il y a un gros travail de mémoire à faire. J'en entendais qui ne savaient pas qui étaient Laurel et Hardy... C'est d'ailleurs ce genre d'oubli qui me pousse à faire ce que nous faisons autour de Jacques Tati. Pour revenir à l'Opéra-Comique, il faut se rappeler que c'est l'endroit où ont été créées les plus belles oeuvres du lyrique français : 'Carmen', les 'Contes d'Hoffmann'... Ce lieu magnifique est une ode au baroque, l'acoustique y est formidable : ce n'est que du bonheur que d'avoir à y travailler. Pendant longtemps, l'opéra français a été méprisé par les Français eux-mêmes. Les Allemands acclamaient Beethoven, Wagner, les Italiens admiraient Verdi ou Puccini, mais les Français ne voulaient pas entendre parler de Berlioz… Actuellement, nous sommes en train de travailler avec Georges Aperghis sur la composition de 'Les Boulingrin', de Courteline, pour l'anniversaire de la salle Favart en 2010. Courteline, avec son approche de la bêtise humaine, c'est un peu le Deschiens du XIXe siècle.

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