RSS

MAY B - MAGUY MARIN Enfarinés à la mode de Beckett

Céline Laflute pour Evene.fr - Novembre 2006 - Le 29/11/2006

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
0 avis
  • Membres (0)  
MAY B - MAGUY MARIN

A l’occasion des cent ans de la naissance de Beckett, l’hommage mythique de Maguy Marin au Nobel irlandais revient sur le devant de la scène chorégraphique.

Quand la danse s’inspire de la littérature à la fin du XXe siècle, un grand écrivain du tragique de l’absurde se trouve revisité par l’une des figures de proue de la Nouvelle Danse française. A la demande du festival Paris Beckett, ‘May B’ fait aujourd’hui l’objet d’une recréation de Maguy Marin. Né en 1981 au théâtre municipal d’Angers, ce “best-seller de la danse” (1) contemporaine a déplacé les foules lors de plus de 500 représentations en un quart de siècle. Auscultation d’un chef-d’oeuvre.

Le début de la fin

“Fini. C’est fini. Ca va finir. Ca va peut-être finir” seront les seules paroles articulées des protagonistes poussiéreux de ‘May B’ en guise de prologue et d’épilogue. Une manière de faire mesurer l’enclos dans lequel notre humaine condition est irrémédiablement recluse. Marin joue sur les nuances de l’obscurité : la pièce s’ouvre sur des silhouettes fantomatiques voûtées se détachant dans une pénombre qui se dissipe très progressivement. La lumière se tamise tout aussi lentement au terme de la performance sur l’image au singulier d’un dernier homme. C’est l’austère interstice, à peine respirable, qui délimite le cadre du sujet de Beckett et le champ de l’expérience esthétique de Marin. Fantoches plâtreux en vêtements de nuit de guingois, armés de valises qui ont vécu elles aussi, les danseurs au teint crayeux de ‘May B’ illustrent et se jouent de leur finitude inscrite dans le commencement.

S’il n’impose aucunement l’utilisation de ses textes, Beckett oriente le choix musical de la chorégraphe vers Franz Schubert. Marin complète sa bande sonore en traversant les siècles avec un compositeur du XVe (Gilles de Binche) et un du XXe (Gavin Bryars). L’utilisation en boucle de ce dernier renvoie au caractère inépuisable, sans but, voire mortifère de la litanie, la fable de Marin se terminant sur un voyage “vers une destination sans destin” d’après J.-P. Manganaro.

Dialogue avec Beckett

‘May B’ s’est paradoxalement monté dans la fulgurance alors même que le projet d’un spectacle autour de Beckett germait depuis une décennie dans l’esprit de Maguy Marin. Il faut rappeler que la lecture de Beckett est très à la mode dans les années 1980 et en cela, la chorégraphe s’inscrit dans son époque. Outre la question des textes et de la musique, la rencontre de Beckett et Marin en 1981 met en évidence une authentique relation d’écoute. Pourtant friand de didascalies cadrant au plus près la mise en scène de ses oeuvres, Beckett ne formulera qu’une seule injonction à la jeune artiste : que son travail d’adaptation chorégraphique fasse prévaloir la liberté.

Le projet de M. Marin était de “développer non pas le mot ou la parole, mais le geste dans sa forme éclatée” en conciliant dans un même mouvement la “gestuelle rétrécie” du théâtre et le langage épanoui dans l’espace qu’est la danse. En effet, ”si les personnages de Beckett n'aspirent qu'à l'immobilité, ils ne peuvent s'empêcher de bouger, peu ou beaucoup !” Marin explique que son oeuvre suscite un “déchiffrage secret de nos gestes les plus intimes, les plus cachés, les plus ignorés”, qu’ils soient minuscules ou grandioses, comme autant de “vies à peine perceptibles, banales, où l’attente (…) laisse un vide, un rien immense.” L’écrivain Nancy Huston constate que “tout un chacun peut se reconnaître dans les vagabonds, les ratés, les clochards, les hystériques et les paumés des pièces de Samuel Beckett” ; il en est de même avec les petits êtres gris et rabougris, finalement poignants, de ‘May B’.

Danse-théâtre

Le style Maguy Marin se prête au propos littéraire. La précision gestuelle et la rythmique implacable de ‘May B’ pointent la gaucherie et l’aliénation humaine. Certains mouvements fébriles, mécaniques renvoient à la violence, à la pulsion sexuelle, à la peur, mais pas seulement. La palette d’émotions s’étoffe avec humour et fantaisie, véhiculant l’idée de partage, de tendresse, mais aussi le rire, l’illumination de l’idée… Le spectateur s’approprie la langue inarticulée des personnages, leurs râles, leur démarche lente et claudicante comme autant de moments subversifs, gais, dramatiques. Caractéristique du courant de la Nouvelle Danse française des années 1980, ‘May B’ est à contre-courant des goûts contemporains, la tendance étant à l’abstraction américaine dans le style postmoderne de Trisha Brown.

Une bombe à retardement

Cette pièce de danse-théâtre commence par susciter des réactions hostiles à l’époque de sa création. Trois années s’écoulent et la défaveur initiale se meut en engouement international puisque la pièce s’exporte bientôt sur les cinq continents. A partir de là, le succès de cette pièce à la fois datée et d’une puissance évocatrice intemporelle sera constant. Isabelle Danto remarque que toute la danse contemporaine est en germe dans ‘May B’ : “Le quotidien, sublimé ou pas, l’immobilité des corps, leur apparition et disparition dans l’obscurité.”

Véritable poule aux oeufs d’or, ‘May B’ a permis à Marin, actuellement directrice du Centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape, d’assurer une stabilité financière à sa troupe et d’ouvrir en 1996 le Ram Dam, menuiserie reconvertie en lieu dédié au spectacle vivant. Pour contrer tout revers de médaille qui tendrait à réduire la chorégraphe à cette seule oeuvre, M. Marin a choisi de suspendre la production de la pièce à plusieurs reprises. Ce qui ne l’empêche pas de réapparaître régulièrement au titre de pièce de répertoire quand le besoin s’en faire sentir.

L’esthétique de la horde

“Etre là, sans l'avoir décidé, entre ce moment où l'on naît, où l'on meurt. (…) Ce moment qui nous met dans l'obligation de trouver une entente quelconque avec plusieurs autres, en attendant de mourir.” Maguy Marin

Ce qui frappe dans ‘May B’, c’est l’effet de masse mouvante qui s’agrège et se désagrège au fil des pas. Par glissements, par raclures, pour une adhérence maximale avec le sol. Une masse plutôt hébétée qui glapit, grogne, ricane à qui mieux mieux. Le plus difficile pour les nouveaux danseurs reste l’écoute rythmique collective supposée par ces solitudes à l’unisson. Habitée par l’idée d’agir ensemble, Maguy Marin commence par se fondre dans sa bande de danseurs : "Cette pièce (…) est une chose vivante qui a trimballé tellement de gens qu'elle ne peut pas se crisper dans un seul moment." La transmission de la pièce par les anciens interprètes est un autre élément du lien et de la mémoire collective. La spécificité de l’adaptation de Marin réside dans le croisement de l’aspiration beckettienne au néant avec l’échange, la circulation.

Peut-être

Si l’on s’amuse à disséquer la polysémie du titre choisi par Maguy Marin outre une filiation littéraire directe (puisqu’il renvoie à une pièce écrite par Beckett à l’adolescence et intitulée ‘May Be’), on se rend compte qu’il contient à la fois l’origine et l’espoir. Le point de départ, la genèse pour celui qui écrivit “Ma naissance fut ma perte”, c’est la mère, May Beckett, la responsable d’emblée coupable de l’existence de son néantiste (3) de fils. Pour dénicher la lueur d’espoir, ou du moins la perspective d’avenir, il suffit de s’écouter dire ‘May B’. De may be (probablement, sans doute, peut-être) surgissent tous les possibles, toutes les potentialités, à moins que ce ne soit l’hésitation d’une humanité errante, misérable, tourmentée qui l’emporte...

(1) Expression empruntée à Rosita Boisseau, dans Le Monde du 14 novembre 2006.
(2)
Le Figaro du 13 novembre 2006.
(3) Pour reprendre l’expression de Nancy Huston dans son essai
‘Professeurs de désespoir’, Babel, 2004, qui consacre un chapitre à Beckett.

vos commentaires

 
votre avis sur cet article : (Jusqu'à 1500 caractères)

Pour aller plus loin

Les événements associés

May B

Danse

May B

Demain: Le MC2 - Grenoble (38100) Dates : du 14 Novembre 2006 au 7 Août 2009 TERMINÉ

Créée en 1981 par Maguy Marin avec sa compagnie qui s’appelait alors le Ballet Théâtre de l’Arche, May B est non seulement une pièce emblématique de la nouvelle danse française des années...

Plus sur May B Réservez vos places sur fnac.com

« May B »

1 personne a déjà commenté cet article

Voir les commentaires

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
1
  • Evene  
  • Membres (0)  

Les stars & célébrités associées

  • Maguy Marin

    Maguy Marin

    Danseuse et chorégraphe française
    Né à Toulouse Né le 2 Juin 1951

    Chorégraphe confirmée, Maguy Marin compose des spectacles modernes, prenant des risques par ses mises en scène audacieuses. Ayant la danse dans le sang, elle étudie la danse classique au...

    « Maguy Marin »

    1 personne a déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    1
    • Membres (1)  
  • Samuel Beckett

    Samuel Beckett

    Ecrivain irlandais d'expression française
    Né à Foxrock Né le 13 Avril 1906

    Fils d'une famille protestante aisée, Samuel Beckett passe sa jeunesse à Dublin. Mais c'est à Paris - où il rencontre James Joyce et des artistes d'avant-garde - qu'il vit surtout. Après la...

    « Samuel Beckett »

    3 personnes ont déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    3
    • Membres (3)  
  • Trisha Brown

    Trisha Brown

    Danseuse et chorégraphe américaine
    Né à Aberdeen, Washington Né le 25 Novembre 1936

    Artiste en perpétuel mouvement, rien ne semble arrêter Trisha Brown, chorégraphe de danse post-moderne. Diplômée de l’université de Mills, Trisha part à l’aventure et fonde en 1956 le...

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  

fil culture

Les PUF aiment les séries

LivresLes PUF aiment les séries

Aujourd’hui encensées comme le nouveau cinéma, les séries télévisées sont les...

Plus sur Les PUF aiment les séries
 

les Avis des membres

la lettre evene

L’actualité culturelle au quotidien
Citation, livre, événement, célébrité, jeu concours... › Voir la lettre du jour
Plus

citation du jour

« Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage.  »

de Molière

Extrait du Les Femmes savantes

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (0)
     

privilèges

Plus

vidéos

  • Mamma Mia ! Extrait | © (c) 2009 Universal Studios

  • Hand Stories

Plus

photos

  • La Dame aux camélias - La dame aux camélias

    La Dame aux camélias © Alain Fonteray

  • The Sound of Music / La Mélodie du bonheur - The Sound of Music / La Mélodie du bonheur

    The Sound of Music / La Mélodie du bonheur (c) Marie-Noëlle Robert

agenda

  • DERNIERS JOURS

    Don Pasquale
    Don Pasquale

    Dates : du 13/02/2012 au 23/02/2012