Le Figaro

RECYCLAGE DU THEATRE ET DE LA DANSE Consommer le passé

Mathieu Laviolette-Slanka pour Evene.fr - Avril 2008 - Le 03/04/2008

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RECYCLAGE DU THEATRE ET DE LA DANSE

Le microcosme culturel est sur les dents : une année 2008-2009 plus engagée, plus belle et bien plus originale que les précédentes nous attendrait. Des années que ça dure, et pourtant il est impossible de passer à côté des bons gros classiques. Assumés comme tels ou bien source d'inspiration, ils sont la colonne vertébrale de l'art scénique. Bref passage en revue de ces références persistantes, recyclées encore et encore dans la machine de la création contemporaine.

Délicat décor de la Comédie-Française, austérité symbolique du théâtre de la Ville : à quelques centaines de mètres, deux écoles s'affrontent. Gardienne des savoirs ancestraux, la Maison de Molière se drape de dignité matriarcale alors qu'on s'agite, on siffle et - pire ! - on quitte la salle de la place du Châtelet au cours de la représentation. Dans ce monde chargé d'histoire(s) on privilégie l'audace mais le peuple gronde quand on touche à ses trésors. Le grand écart est inévitable.

Insolence, où es-tu ?

Après un 'Roi Lear' architectural et une 'Seconde surprise de l'amour' branchée - tous deux nominés aux Molières 2008 - le théâtre des Amandiers accueille Julie Recoing pour sa mise en scène de 'Phèdre' de Sénèque. Convoquant les dieux du théâtre et tous les autres, elle entend faire revivre un drame qui selon elle reste très actuel : "J'ai voulu travailler sur l'idée d'actes dont nous ne sommes pas responsables, savoir pourquoi ceux-ci s'impriment sur nous de manière consciente ou inconsciente, de telle sorte qu'ils finissent par aiguiller notre destin". L'inévitable fatum des tragédies grecques se porterait donc plutôt bien au XXIe siècle. Phèdre se conduit en bête car sa mère se conduisait comme tel… Il est loin le temps de la libre pensée, époque bénie de la déstructuration à tour de bras et de la non-musique. "Le texte, si je veux quand je veux" est relégué au profit d'une filiation revendiquée.

Mais à de rares exceptions, ce carcan profitable n'induit pas toujours la ferveur créative qu'on attendrait des jeunes générations. On se souvient du 'Véronique Doisneau' de Jérôme Bel, portant un regard critique sur le rôle académiquement stigmatisé d'un ballet. La danseuse seule en scène, véritable aberration symbolique, mettait de cette sorte en valeur le rôle iconique de l'ensemble au détriment de l'individu. Le 'Swan Lake' et les cygnes masculins de Matthew Bourne représentaient également une innovation réelle dans le concept de ballet classique. Comparé à ces morceaux de bravoure, le rapprochement suggéré entre le décor de 'Phèdre' et les colonnes de Buren au ministère apparaît un rien timoré et gratuit. Anecdotique et donc amusant, c'est certain, mais pour quoi faire ? Les cendres, l'eau, le sel et la terre qui remplissent ces pots sont bien plus marquants ; participant au chaos qui envahit d'un seul coup l'espace scénique, ces éléments sacrificiels ancestraux trouvent là une justification à leur présence et leur utilisation - cette fois évidente. Puiser dans la symbolique collective reste donc le meilleur moyen de parler grand, de toucher large, d'être vrai.

Le jeu dangereux des références

(c) Olivier Houeix D'autres s'accommodent de cette invasion de la référence en en faisant un terrain de jeu. De "recréation" à "récréation" il n'y a qu'un petit espace vite franchi ; pain béni pour les dissertations scolaires, la citation - plus encore visuelle que textuelle - s'impose donc et donne sa légitimité à l'acte. La récente création du chorégraphe Thierry Malandain s'en amuse. Intitulé 'Le Portrait de l'Infante', le spectacle s'appuie sur la sculpture 'Les Ménines', oeuvre de Manolo Valdès qui lui-même s'est inspiré de l'Espagnol Velasquez. Si l'on y retrouve bien le style léger du directeur du Centre chorégraphique national de Biarritz, on ne peut s'empêcher d'y voir nombre de clins d'oeil à d'illustres prédécesseurs. Les chorégraphes Jiri Kylian ou Mats Ek, grandes figures de la danse contemporaine, ont fourni quelques-unes de leurs figures emblématiques à Malandain qui les revendique d'ailleurs comme une aide précieuse. Mais, taquin : "Qui nous dit que Forsythe n'a pas tout piqué à Karol Armitage ? Moi, j'en suis persuadé. Mais voilà : Forsythe avait plus de talent et plus de moyens ; il est resté, et Armitage est tombée dans l'oubli."

Question de moyens et de talents ou bien capacité de réception, force est de constater que malgré ses collaborations avec Rudolph Noureev, Jean-Paul Gaultier ou encore Jeff Koons, la "ballerine punk" Karole Armitage s'exporte aujourd'hui moins bien que le "classique" William Forsythe. Une primeur de l'invention qui tourne parfois en querelle de clocher : ne raconte-t-on pas que Serge Lifar aurait accusé Maurice Béjart de lui avoir volé sa seconde (position) à la création de son ballet 'Phèdre' ? Toute la difficulté est là : "La danse ne commence pas avec toi, elle commence avec tous ceux qui t'ont précédé, et de qui tu dois te démarquer". Quoiqu'en dise Malandain, certaines scènes demeureront néanmoins, retravaillées encore et toujours pour le plaisir des yeux. En nuisettes, les pieds nus sur un tapis d'herbes et tournant jusqu'à la folie, les danseurs de 'L'Amour sorcier' ressemblent à s'y méprendre aux hallucinés tribaux de Pina Bausch et de son célèbre 'Sacre du printemps'. Une comparaison cette fois non voulue, mais qui résulte d'une donnée bien triviale : pieds nus sur les pétales, on ne glisse pas.

Féconde confrontation

(c) Sébastien Mathé A cette suggestion d'un renouveau permanent, Brigitte Lefèvre s'anime et s'emballe. Il faut avouer que sa position de directrice de la danse à l'Opéra de Paris n'est pas des plus aisées. Ayant affaire à un public plus jeune et plus dynamique que celui de l'art lyrique, elle se doit de concilier - encore et toujours - les deux facettes d'une discipline quasi oecuménique mais par définition en constante évolution. "Il ne s'agit pas de montrer que le ballet de l'opéra peut tout faire et son contraire. Mais l'on se doit de pratiquer l'art de la rencontre". Ainsi, ballerines et tutus d'un côté, déconstruction et assonance de l'autre, cette adepte du contraste avait poussé le vice jusqu'à inviter sous les ors de Garnier le chorégraphe hip-hop Abou Lagraa pour 'Le Souffle du temps'. Un résultat pour le moins étonnant. Longs pans de tissus comme autant de déchirures, costumes noirs sans époque, mouvements difficiles à cerner ou à situer… L'accueil fut mitigé, le résultat improbable, mais l'expérience eut le mérite d'être tentée.

La rencontre de Sylvie Guillem et Akram Khan, au théâtre des Champs-Elysées fin avril, montre une autre version - certainement plus accessible - de cette confrontation de styles que tout semble opposer. Entre les adeptes du break et les spécialistes du grand jeté, le lien se fait pourtant : même goût pour l'effort, même envie de se dépasser. A ce sujet, la directrice de la danse ne peut s'empêcher une légère pique : "Il me semble que les spectateurs du lyrique, la plupart du temps très cultivés, souvent fortunés et ayant de grandes responsabilités, sont moins prêts à partager cet apprentissage du regard, cet amour pour l'effort concret". Et d'évoquer l'empathie qui existe non seulement entre les danseurs tous genres confondus, mais aussi entre ce public admiratif et mouvant, porteur d'une culture transgenre et - pour Paris tout au moins - sans cesse renouvelée. Ce recyclage permanent permet à l'opéra "d'être au vif de son temps". Des marques d'actualité trouvées petit à petit - le répertoire s'enrichit chaque année - au prix également d'une politique d'accompagnement du public qui ne se retrouvait pas forcément dans les arabesques. En témoigne le ballet 'Noureev / Balanchine / Forsythe' qui retrace l'évolution du genre classique interprété par trois chorégraphes différents. Ici, c'est le style même de la danse qui est repris, retravaillé, adapté aux codes et couleurs de chacun : aux fastes de 'Raymonda' succède l'épure d'un ballet moderne revisité à la lumière des pas et ports de bras académiques. De quoi se faire une idée de ce qu'a été et ce que peut être le ballet classique. Et prouver du même coup les propriétés fécondes de cet humus référentiel.

Interrogé sur cette question, le journaliste et critique Philippe Noisette opte pour un travail dans la longueur : "Recycler, bien sûr, parce que chaque créateur a tout à gagner à se frotter justement au passé (son passé), à le digérer". "Se frotter", "digérer", des mots qui rendent plus évident le caractère viscéral de l'opération. Edgar Degas évoquait "le viol de l'art", et la plupart des grands dramaturges travaillent le mythe au corps également. Olivier Py, Botho Strauss agissent dans la chair. Comique ou violente, parfois ratée aussi, la transformation est le fruit d'une rencontre macérée par un parcours riche de plusieurs siècles. A ceux qui s'estiment incapables d'appréhender certaines oeuvres modernes, il serait utile de rappeler que cette même modernité n'est que la conséquence retravaillée d'une mémoire collective. L'enjeu est de taille, les risques encore plus.

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