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Théâtre de l’Odéon : Luc Bondy ne connaît pas la crise

Par Etienne Sorin (avec François Aubel et Pauline Le Gall) - Le 22/10/2012

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Théâtre de l’Odéon : Luc Bondy ne connaît pas la crise

La crise ? Quelle crise ? Alors que le marasme est général et que la culture n’est pas épargnée par la récession, le directeur de l'Odéon-Théâtre de l'Europe, établissement public, créé la polémique avec un salaire mirobolant et un budget qui fait des envieux.

Ce sont quelques lignes comme un coup de grâce dans l’édition du Monde datée du samedi 20 octobre. Au pied d’une critique assassine de la mise en scène du Retour, de Harold Pinter, par Luc Bondy, on peut lire un paragraphe sous ce titre explicite : « Polémique autour du salaire du patron de l'Odéon ». On y apprend que l’amour de l’art n’exclut pas le goût de l’argent chez le metteur en scène suisse : « Nommé sur choix de l'Elysée en avril 2011 à la tête de l'Odéon-Théâtre de l'Europe, de manière dérogatoire (alors âgé de 63 ans, il allait être atteint, lors de son mandat, par la limite d'âge de 65 ans qui s'applique aux directeurs de théâtres nationaux), Luc Bondy a également bénéficié d'une mesure dérogatoire, contre l'avis des services du ministère de la culture, en ce qui concerne son salaire : 200 000 euros par an. Soit deux fois plus que Stéphane Braunschweig et Julie Brochen, directeurs respectivement du Théâtre national de la Colline et du Théâtre national de Strasbourg, et plus que Muriel Mayette, l'administratrice de la Comédie-Française. Ce qui, en ces temps d'austérité générale, n'est pas sans faire grincer des dents. »

Après Py, le déluge

©Le FigaroOlivier Py, ©Le FigaroLes dents grincent depuis un moment. Depuis l’annonce de sa nomination en avril 2011, quand le ministre de la culture de l’époque, Frédéric Mitterrand, décide de ne pas reconduire pour trois ans le directeur en place, Olivier Py, pourtant salué pour son bilan des cinq ans passés à la tête de l’Odéon - Théâtre de l’Europe, et candidat naturel et légitime à un second mandat, comme c’est la règle dans les théâtre nationaux en France. Luc Bondy, directeur du Festival de Vienne et metteur en scène prisé, est nommé pour lui succéder dès mars 2012. Pour consoler Py, le ministère lui donne les clés du Festival d’Avignon à partir de 2014. Bondy, lui, se défend alors dans Télérama de bénéficier de tout opportunisme : « J’étais déjà candidat, au moment où Olivier Py a été nommé par Renaud Donnedieu de Vabres en 2007. Je sens bien qu’on voudrait que j’ai mauvaise conscience de lui succéder de cette manière, mais je n’ai pas l’impression d’être un traitre ou un malfaisant qui aurait piqué son boulot à quelqu’un. En Allemagne où j’ai beaucoup travaillé, les choses sont beaucoup plus simples. Prenez le Festival de la Ruhr créé par Gérard Mortier. On le dirige trois ans et on laisse la place à un autre, c’est comme ça, c’est accepté par tous. Mais en France, les gens de théâtre sont toujours comme en bastion. Ils aiment à susciter une espèce d’état de guerre, un peu hystérique… » Argh, ces méchants gens de théâtre français crispés sur leurs privilèges… Son arrivée à l’Odéon, on l’aura compris, n’a pas été vraiment triomphale. D’autant qu’il se murmure – mais serait-ce encore vilenie ? – que Bondy ne crache pas sur ces mêmes privilèges. À l’administration du théâtre, on n’aurait pas digéré de recevoir les notes de frais du metteur en scène avant même qu’Olivier Py ne termine sa saison.  

750 000 euros de remise à niveau

©Daniel BoudinetLe théâtre Paris-Villette, ©Daniel BoudinetLe même magazine culturel ouvre une brèche dans un long entretien avec Bondy en septembre 2012, avec cette question : « Vous avez quand même joliment joué en exigeant et en obtenant un supplément de subventions de 750 000 euros en période de pénurie ! Et le salaire mensuel que vous offrez actuellement à Bruno Ganz, 25 000 euros bruts, peut à juste titre paraître excessif dans un théâtre public ? » Réponse de l’intéressé : « Sur un budget global de 16 millions d'euros environ, l'Odéon ne dispose que d'une marge artistique nette de 2 millions : les coûts de fonctionnement de ses deux salles sont énormes. Quand on sait en plus que depuis 2007 les capacités de production du théâtre se sont lentement érodées, ces 750 000 euros étaient une simple remise à niveau. Si la mission qu'on m'a confiée est bien de produire pour le plus large public des créations à ambition européenne, dignes d'être coproduites par de grandes maisons de théâtre étrangères, il faut des moyens ! » 750 000 euros, c’est quasiment le montant des subventions du Théâtre Paris-Villette (865 000 euros en 2011), qui se voit menacer de fermeture par la Mairie de Paris, propriétaire du théâtre tout en étant locataire d’un bâtiment de l’État. Bruno Julliard, adjoint à la culture de Bertrand Delanoë, justifie la décision de la ville en pointant la mauvaise gestion du directeur Patrick Gufflet : « Nous sommes redevables envers les Parisiens des deniers publics dépensés. » Un scrupule louable mais à géométrie variable.

Bruno Ganz bankable ?

©Ruth WalzBruno Ganz et Louis Garrel dans 'Le Retour', ©Ruth WalzLe credo actuel est donc à la réduction budgétaire. Le metteur en scène Mathieu Bauer, au moment d’entamer sa première saison à la tête du Nouveau Théâtre de Montreuil et de présenter sa dernière création, Une faille, nous faisait part de ses doutes au moment de prendre la direction d’un établissement en pleine crise : « Il y a beaucoup de choses qui font que j’avais une appréhension de rejoindre le Théâtre de Montreuil. C’est un Centre Dramatique National qui a des difficultés à exister. On a pu faire une saison assez belle grâce à des subventions ici et là mais le contexte n’est pas très favorable en ce moment. S’il n’y a  pas une amélioration des subventions je ne pourrai malheureusement pas en faire autant l’année prochaine. Ma préoccupation c’est d’avoir autant de titres et autant de créations l’année prochaine. » Dans ce contexte de vaches maigres, la rémunération de Luc Bondy fait tiquer. Tout comme le très généreux salaire accordé à l’acteur Bruno Ganz, à propos duquel le directeur de l’Odéon déclare, toujours dans Télérama : « Vous me reprochez le salaire de Bruno Ganz, mais pendant les six mois où il va être immobilisé pour les répétitions, les représentations et la tournée, il aurait pu tourner des films payés bien davantage ! Et sa présence permet des partenariats internationaux, suscite le ¬désir du public. Envisageons donc les choses globalement ! Seuls comptent l'équilibre et la santé financière de la maison, et je vous assure que j'y suis attentif. Moi-même, avouons que je suis moins bien payé ici que si je faisais dans l'année juste trois mises en scène d'opéra à l'étranger. Mais je l'ai choisi. Je ne voulais plus être bohémien. J'avais besoin de continuité dans le travail, envie d'entendre, via les créations à eux proposées, les derniers cris de joie de mes confrères metteurs en scène et pas leurs derniers râles... »

La bohème selon Bondy

Le « bohémien » Bondy fait preuve de bon sens : Bruno Ganz n’a pas le don d’ubiquité (il ne peut tourner au cinéma et répéter au théâtre en même temps). Dans le même entretien, le metteur en scène déclare craindre un « Bondy bashing » pour des raisons politiques : « Je redoute simplement qu'avoir été nommé par le gouvernement Fillon ne me nuise. L'Élysée m'a fait savoir sèchement que les 750 000 euros de 2012 étaient exceptionnels et ne seraient pas reconduits, ce qu'on m'avait pourtant promis. Du coup, cette subvention devient un « fait du prince », une sorte de cadeau personnel qu'on m'aurait fait, ce qui est douteux quand il s'agit de l'Etat, non ? Mais s'il y a chasse aux sorcières, je partirai sur mon balai... » Bondy serait ainsi une victime de l’Élysée qui ne tient pas ses promesses. Et il passerait lui-même le balai à l’Odéon. Ce qui vaut largement ses 200 000 euros d’émoluments annuels.

Image d'illustration : ©Bellaiche/ Théâtre de l'Odéon

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