mercredi 10 février

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L'Orphée d'Avignon

INTERVIEW DE WAJDI MOUAWAD

Propos recueillis par Mathieu Laviolette-Slanka pour Evene.fr - Juin 2009

Interview | Ses choix culturels


2009 est une grande année pour Wajdi Mouawad. Dix ans après 'Littoral', un an après 'Seuls', il revient au Festival d'Avignon, cette fois en tant qu'artiste associé : c'est lui qui initiera la programmation de cette édition, en concertation avec les directeurs. Avec sa nouvelle pièce 'Ciels', il met surtout un point final à une saga qui fait désormais partie des classiques : 'Le Sang des promesses'. L'auteur y peint un monde en quête d'identité et de sens.


Wajdi Mouawad est un poète discret. Sa vie de voyages et de rencontres, on la retrouve dans 'Littoral', 'Incendies', 'Forêts' et le petit dernier 'Ciels'. Les quatre pièces feront l'objet d'une nouvelle création au Festival d'Avignon 2009, avant de partir pour une tournée mondiale. Le voyage, encore et toujours. La rencontre et le questionnement sur soi. Autant de thèmes qui animent chaque ligne de la tétralogie, recrutant jusqu'aux morts pour mieux acclamer la vie. Ce discours résonne étrangement à une époque où la mondialisation fait rage, transgressant l'intégrité de l'individu, réduisant les repères sociaux à néant. Une maladie à laquelle le théâtre pourrait bien être un remède.


Plus de dix ans après la première ligne du cycle 'Le Sang des promesses', que ressentez-vous au moment d'y mettre un point final ?

Pour l'instant, je suis toujours dans l'appréhension de la rencontre avec le public, car 'Ciels' n'a pas encore été présenté sur scène. Mais je crois que quand ç'aura été fait, je ressentirai une grande libération. Si ça se passe bien, ce sera un grand soulagement. Et si ce n'est pas bien reçu, si le public s'ennuie... ce sera un soulagement quand même. Assorti d'une joie sans doute moindre, mais ça ne l'empêchera pas.


A l'image de la tragédie des Atrides, 'Le Sang des promesses' est une oeuvre-monde, si vaste qu'elle peut impressionner. Que diriez-vous à un nouveau venu pour lui faire partager cette expérience ?

Je lui dirais qu'il s'agit avant tout d'une histoire. Et qu'il doit se laisser porter. Une histoire, c'est quelqu'un, quelque part, à qui il arrive quelque chose. Pour moi, ce quelqu'un est généralement un homme qui vient de sortir de l'adolescence ; il a 20-24 ans, est un peu égaré. Ce n'est pas un philosophe, et il se retrouve en face de questions auxquelles il n'a pas envie de répondre. Quelque part, c'est aujourd'hui, dans le monde occidental, dans un pays en paix. Et le quelque chose, c'est sa rencontre avec la mort.


Est-ce donc un miroir que vous tendez au spectateur ?

Zoom
Il pourra, s'il le veut, se reconnaître. Le reste lui appartient complètement. Il peut tout aussi bien ne pas se reconnaître, se lever et partir. Mais ce rejet sera également un apprentissage sur lui, sur ce qu'il aime ou non. C'est dans l'acceptation ou non du pacte dramatique que tout se situe. En tant qu'auteur et metteur en scène, je propose, mais n'impose rien. Aller au théâtre, c'est prendre le risque d'être perturbé, inquiété, déplacé dans ses croyances ou ses convictions. C'est par transparence que l'on découvre des éléments de sa propre vie, et que l'on apprend sur soi. Je ne fais que proposer ce risque, je ne fais que susciter cette transparence.


Il est question d'identité, de filiation. Mais ce qui déclenche à chaque fois l'enchaînement des événements est un rapport au sexe perverti. Viol, inceste, adultère... Pourquoi ?

Le sexe est un moment pendant lequel la sensualité des deux individus est à son comble. C'est là qu'elle est la plus euphorique, la plus belle, la plus magnifique. Or dans chaque partie du cycle, c'est précisément ce moment de perfection absolue qui a été détruit. Wilfrid dans 'Littoral', Jeanne et Simon dans 'Incendies' ou Loup dans 'Forêts' sont arrachés à la sensualité par un monde extrêmement violent, par les guerres, les exils, les silences, tous ces autres thèmes qui interviennent dans 'Le Sang des promesses'. Pour moi, la meilleure manière de raconter cet arrachement est de montrer la destruction du sexe et de ses tabous.


Pourtant, aujourd'hui, être transgressif est perçu comme une qualité.

Zoom
Je veux parler des tabous fondamentaux. Toute limitation recèle une part de bonheur. Pour un enfant, ne pas mutiler son corps, ne pas manger ou violer ses parents sont autant d'interdits qui participent à son bien-être. Les tabous sexuels sont les plus représentatifs de ces garde-fous intimes. Formellement, dans l'art par exemple, être transgressif peut donc être une qualité. Mais en tant qu'artiste, on ne peut pas se permettre de perdre de vue les implications de ces formes dans la vie réelle. Nous avons a priori tous conscience de la souveraineté de notre corps. Quand cette souveraineté est transgressée, je ne vois pas comment on peut dire que c'est magnifique. C'est un traumatisme, une amputation. Je ne pense pas que les victimes d'inceste puissent dire que cette transgression leur a appris quelque chose. Ils se retrouvent avec un animal dangereux, avec un scorpion dans le corps. A vie.


Voir la lecture de 'Forêts'


Vous évoquez dans 'Littoral' "une douleur qui donne sens à [la] vie". Quelle est cette douleur qui accompagne vos écrits ?

Zoom
C'est celle de la vie elle-même, et elle est inévitable. Ce que l'on peut éviter en revanche, c'est d'aimer cette douleur, ou de se construire dans la souffrance. C'est ce qui m'intéresse dans mes textes : savoir quoi faire avec cette souffrance lorsqu'elle arrive. Bien souvent, il faut l'intégrer à la vie. Devenir elle. Et se déplacer avec elle pour l'amener dans un paysage autre, pour qu'elle devienne autre chose. On a tort d'aimer le chagrin…


La souffrance ou le chagrin ne sont-ils pas à l'origine de votre poésie ?

Je préférerais penser que la poésie est issue d'elle-même. Qu'on essaie d'écrire de la poésie car on a lu de la poésie. J'ai commencé par lire des récits, des romans ; Kafka, Baudelaire, Rimbaud. Mais aussi beaucoup de poètes de langue allemande, Hölderlin, Novalis, Rilke ; les Russes comme Tourgueniev, Pouchkine... Tous ont été des poètes extrêmement puissants, importants pour moi. C'est l'art qui appelle l'art, pas autre chose ; je n'écris pas du théâtre parce que j'ai vu la guerre, j'écris du théâtre parce que j'ai vu du théâtre. La guerre fait partie des éléments sur lesquels je travaille parce que j'ai ça sous la main, mais ce n'est pas ce qui m'a formé. Ce qui m'a formé c'est l'école, l'art, les autres, les discussions avec les copains, refaire le monde quand j'avais 20 ans.


Cultivez-vous une certaine nostalgie ?

Zoom
J'appartiens à une génération à qui on a dit : "N'essaie pas de faire la révolution, ça ne marche pas." On a renié notre droit à une beauté nouvelle, à un sens nouveau. Mais qu'est-ce que faire la révolution sinon inventer une beauté qui n'a jamais existé ? Quand on est né en 1968 et qu'à l'âge de 20 ans le mur de Berlin tombe, on veut croire que le monde s'ouvre. Mais si l'on entend alors "Non, le monde ne s'ouvre pas, tu vas voir, le monde libéral a gagné", on se sent interdit de ce renouveau. Quand un enfant naît, c'est un individu qui va avoir une foi absolue dans ses parents, qui va être idéaliste, et qui va vouloir refaire le monde, nécessairement. Imaginez la douleur que c'est quand on dit "non" en bloc à cet espoir absolu...


Est-ce pour faire vivre cet espoir que vous faites du théâtre aujourd'hui ?

Le théâtre est un endroit vivant, où tout le monde - comédiens, spectateurs - est vivant. Ce n'est pas comme au cinéma, où certains sont morts, peut-être, et où ceux que l'on regarde ne sont plus tels qu'on les voit. Au théâtre, tout le monde est là. Ce sont des gens qui vont mourir, en face d'autres gens qui vont mourir, mais qui vivent le même temps. Par ailleurs, ces gens sont rassemblés autour de cette chose très particulière qu'est le mot. A priori, ce mot ne cherche pas à me vendre quelque chose, à me convaincre de voter pour quelqu'un ou à croire à une idée. Ce mot existe en dehors de tout désir de résultat. Il fait appel à la notion fondamentale qu'est l'être ensemble : j'écoute quelqu'un qui me parle. Le théâtre rassemble des gens venus écouter un cri qui va les bouleverser. Cette gratuité me semble fondamentale aujourd'hui.


Quels sont les cris que vous avez voulu rassembler au Festival d'Avignon de cette année ?

Zoom
Aujourd'hui que tout est construit, on perçoit clairement les lignes de force qui vont animer le Festival. Mais à l'origine, rien n'a été fait pour orienter ces lignes. Au cours de nos discussions avec Vincent Baudriller et Hortense Archambault, une envie de dire le monde soit par la fiction, soit par le documentaire s'est peu à peu dégagée. Krzysztof Warlikowski travaillait autour d'un montage de pièces tragiques - les pièces fondamentales du théâtre occidental - sur la notion du sacrifice, ils l'ont invité. Cela faisait plusieurs années qu'ils avaient un projet avec Amos Gitaï, il s'est concrétisé cette année. Ainsi se sont progressivement rassemblés autour d'eux des projets différents mais unis autour de l'idée de la narration, du récit. Etant moi-même attaché à cette notion, un dialogue fertile a vu le jour, et nous avons pu accoucher d'un festival qui raconte le monde, en partant de sa réalité pour aller vers sa fiction, et inversement.


Les artistes du Festival sont issus des quatre coins du monde. Vous reconnaissez-vous dans cette tour de Babel dramatique ?

La tour de Babel fut le projet d'hommes jusque-là unis pour défier Dieu. Pour les punir de leur orgueil, Dieu leur imposa de parler des langues différentes. Ne se comprenant plus, les hommes se dispersèrent et abandonnèrent leur projet. Pour rester dans l'imagerie religieuse, je comparerais plutôt le Festival d'Avignon à une Pentecôte. Après la mort du Christ, les apôtres étaient réunis, chargés d'évangéliser le monde. Pour les aider dans cette vaste tâche, l'Esprit Saint descendit sur eux et soudain, ils se mirent non seulement à parler, mais surtout à comprendre des langues différentes. Cette ouverture à la diversité me plaît et alors dans ce cas, oui, je me reconnais et j'assume cette diversité qui correspond à ma vision du monde.


Dans 'Forêts', Loup évoque "la peur de ne pas trouver [sa] place dans le monde". Aujourd'hui, avez-vous trouvé votre place dans le monde ?

Trouver sa place dans le monde est un problème moins géographique qu'intime. J'ai voyagé, beaucoup, et les endroits que je préfère sont les aéroports. La chose la plus difficile qu'on ait à faire dans la vie, c'est s'assumer. Aujourd'hui, j'assume mes choix, mes envies. Alors oui, on peut dire que j'ai, enfin, trouvé ma place.


Voir la présentation de 'Ciels'



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Wajdi Mouawad

Wajdi Mouawad

Ecrivain, metteur en scène et comédien libano-canadien
Né en 1968

Découverte majeure du théâtre contemporain des dix dernières années, Wajdi Mouawad est un artiste complet qui allie l'écriture, la mise en scène et le jeu. Libanais d'origine, le jeune homme est contraint de quitter son pays à l'âge de 8 ans pour s'installer d'abord en France puis au Canada. En 1991, il obtient son diplôme à l'Ecole nationale de théâtre du Canada où il a étudié les arts [...]

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